- Du monde.
Vous êtes ici consciemment au monde en pleine vie à équidistance de ses confins et de son centre.
Une fine impression noire au pochoir entre la marque rouge et la marque blanche qui font les balises des sentiers de grande randonnée.
- Carrefour Alliés Stalingrad. Borne à incendie sous lampadaire. J’y pense au feu qui menace en canicule, quand la Bastille et le Diois flambent. Lettres blanches en relief sur fond vert. Pharmacie de l’Alliance. Clignotements d’enseigne et visuels grand format qui recouvrent les vitres. Jambes d’un coureur et sourire d’un vieil homme. J’y pense au destin des médicaments invendus. Remèdes qui se font poisons. Vitres teintées des services de l’ADATE et du milieu ouvert du Codase. J’y pense aux 3 000 enfants à la rue, aux 3 500 enfants en danger sur liste d’attente d’un placement de protection, aux 70 000 dossiers de plaintes touchant des enfants accumulés dans les tribunaux, aux 400 000 mineurs suivis par l’aide sociale à l’enfance. Colonne qui n’est pas Morris, parallélépipède qui annonce été au parc, inauguration de Tour Perret et bal du 14 juillet. J’y pense à celles et ceux qui traverseront l’été en ville. Station service. Terrain en friche clos par des grilles, bitume fendu sous les marronniers. J’y pense à ces photos des années 60 aperçues dans une exposition. Des voies ferrées vers le marché d’intérêt national en chantier et les usines Lou, des champs et des fermes. Villa Kominski à deux pas. Arc de cercle moderniste et toits plats. Portes en parpaings après les années de squatte. J’y pense à ces mètres-carrés vides, ces ruines récentes dont on ne sait que faire. Et tous ces habitants mal logés. Volets métalliques toujours clos au rez-de-chaussée, angle de rue. J’y pense à ces appartements invivables que les bus frôlent. Allées et venues piétons, cyclistes et voiture, tout ça que coordonnent feux rouges, oranges et verts. J’y pense à ces déplacements nombreux jusqu’au gymnase de la Capuche avec ma troupe d’ados. Ceux que je retrouve une canette à la main à la sortie du Liddle, celles qui se maquillent à l’arrêt de bus, celui qui surveille ses arrières au passage-piétons.
- Plus d’amont, plus d’aval. Sorti de son lit, le cours de la pensée entre des cylindres déterminants. Qu’ils m’atteignent ces minuscules cristaux d’éveil. Qu’ils s’incrustent. Qu’ils s’amalgament dans l’invisible. En tant que dés illisibles, qu’ils scellent un sort à ma conscience. Qu’ils mirent mon existence de leurs faces nombreuses, les reflets de mon passé proche et lointain. Qu’ils me déforment et m’aveuglent. Me voilà moi-même sans y reconnaître grand-chose. Un éparpillement de ces dés faussement lisibles scelle mon sort. Ignorant que ce matelas est solide, que les murs et le plafond se rapprochent. Et l’esprit fore dans sa propre mémoire, dans sa propre densité, dans sa propre gravité, et taraude le parfait pas de vis. Pour de la lucidité hélicoïde. Pour de la répétition jusqu’à tourner dans le vide. Penser dans les spires. Repenser dans les spires. Sans terme. Par inquiétude. Par incompréhension. Par refus. Par chagrin. Par péril en la demeure. Par lutte de soi à soi. Sans distance. Sans distinction. Sans avancer d’un iota. Sans savoir s’il s’agit d’un travail de sappe ou de rénovation. Le corps cruciforme cherche sa position. La peau transpire. Entendre son souffle et les craquements des ligaments. Penser avec ses muscles. Où va cet avant-bras? Pourquoi tordre sa nuque? Ce qui, sur le dos, manque à l’abandon. Ce qui resserre les tensions dans le trapèze. Le corps en i grec. Ici et là. Ici et maintenant. Scruter l’envers du décor. Ces lignes d’ombre sur les poutres qui font que les affiches prennent vie. La dominante bleu-nuit du monde. Les objets agrandis. Les insectes qui passent tout près. Les fentes lumineuses à la fenêtre qui entaillent durablement l’univers. Recevoir le bruit d’un moteur à travers les volets et le miaulement d’un chat. Sortir du lit en roulant sur le côté. Se redresser. Pieds nus sur les carreaux jusqu’à l’évier pour un verre d’eau. Un verre avec son ombre. Jeter un œil à l’extérieur. Aux étoiles et aux arbres. À la vibration du feuillage. À ce Vercors opaque et repère. S’allonger en première intention. Élargir le thorax. Être à l’expérience de sa respiration. Circonscrire ce qui dépend de soi. Pour peut-être moins craindre et moins espérer. Se recueillir en enfance sur un radeau, sur un traîneau, sur une rive, sous une voûte, dans un camp de base, dans un igloo, dans un cocon, sur la terre chaude, dans le pré, vers un bivouac.
- Qu’est-ce que tu deviens?
Ce que nous apprennent les devenirs des enfants éprouvés.
Du devenir-animal.
Du devenir-vivant.
Du devenir-travail.
Du devenir-amour.
Du devenir-ennui.
Du devenir-déception.
Du devenir-femme.
Du devenir-homme.
Du devenir-rêve.
Du devenir-poète.
Du devenir-effondrement.
Du devenir-emprise.
Du devenir-soi.
Du devenir-corps.
Du devenir-résilience.
Du devenir-généalogie.
Du devenir-source.
Du devenir-ailleurs.
Du devenir-conscience.
Du devenir-politique.
- Au plan d’eau
Par une unique luciole. Par le survol du héron. Par ce corbeau de plus en plus lointain. Par le scarabée sous la lune. Par l’araignées d’eau en surface dans le halo de ta torche. Par le saut du poisson et le bruit des éclaboussures. Par cette petite libellule aux ailes bleues. Par ces toiles. Par ces vols. Par le chant de cette grenouille dans les roseaux. Par sa conversation avec son peuple. Par ce moustique. Par la couleuvre qu’on s’imagine. Et le martin-pêcheur. Par des coups de langue dans l’eau. Au-delà des fourrés. Vers les aulnes et les orties. En ce début de nuit. Par ce grognement féroce qui accélère nos cœurs. Et l’écho. Notre sursaut. Notre instinct de fuite. Notre instinct d’attente. Notre curiosité inquiète. Bête sauvage? Bête abandonnée? Bête échappée? Bête blessée?