LLCF #04 | bois, carton, papier

Jan van Eyck, Saint Jérôme dans son étude, détail

Déballer sa bibliothèque. Au sens propre. Regarder, au milieu de la grande pièce de l’appartement que l’on vient de louer en urgence, la pile, l’amas plutôt, de cartons. Se demander où on va ranger tout ça.

Les déménageurs ont remonté l’armoire, la table, posé les deux fauteuils et entassés les cartons.

Rester là, immobile, sur l’un des fauteuils. Les cartons de vaisselle et de linge ont été vidés, leur contenu réparti dans les placards. Ne restent que les livres et les dossiers de travail.

Se demander où, dans quel carton, est tel livre. Lequel contient les dictionnaires. Ils ont été emballés à la hâte par les deux déménageurs, les amis et les enfants venus prêter main forte. Pas le temps de réfléchir, de noter ni d’organiser. Ils ont emballé comme ça venait les livres dispersés dans le bureau sous les combles, dans la chambre voisine, dans la chambre d’amis du premier étage, dans le salon du rez-de-chaussée. Pendant que R. surveillait l’autre et veillait à ce qu’il ne vienne pas nous menacer une fois de plus.

Ouvrir les cartons un par un à la recherche des livres dont on va avoir besoin très vite pour le travail, les usuels, les œuvres au programme, les dictionnaires. Le reste attendra. Qu’on ait racheté des meubles. Qu’on ait aménagé une pièce en bureau. Qu’on ait remonté les étagères Ikea gris clair.

Emballer sa bibliothèque. Quelques années auparavant, mais seulement quelques livres, après le partage. Celle du couple, qui occupait trois murs pleins (rayonnage de planches en aggloméré, posées sur des équerres métalliques accrochées à des crémaillères fixées aux murs).

Établir ce que chacun a apporté dans la corbeille de mariage. À moi le Robert en sept volumes, acheté en souscription par mon père. Les Flaubert en édition Rencontre, tu peux les garder (je me les rachèterai, dans une édition critique, et bien meilleure). Je garde l’Œuvre poétique d’Aragon. Je te laisse l’Encyclopédie de l’art (aussi une édition Rencontre). Il ne réclame pas Kant, Hegel, Platon. Pas même Marx…

Remballer – encore une fois – sa bibliothèque. Avant le départ pour les USA, liquidation totale : meubles, livres, objets, tout doit disparaître avant trois mois. La vente de livres sur internet se révèle peu rentable, sauf pour les Chrétien de Toyes (éditions Champion) et les Kojève. Alors, emballer. Cette fois, méthodiquement. Embaucher le fils d’un ami. Cataloguer. Ranger, carton par carton (avoir choisi un petit format afin de rendre plus aisée la manutention et le rangement). Imprimer la feuille du fichier Excel correspondant au contenu du carton et la placer au-dessus des livres avant de fermer. Marquer au gros feutre noir le carton du numéro d’ordre qui correspond à la feuille. Compter cinquante cartons. Les charger dans la fourgonnette de V. et les emporter jusqu’au village où V.  a proposé de les stocker dans le grenier de sa maison de campagne. Jusqu’au jour où tu rentreras. Parce que tu rentreras…

Rentrer. Retrouver un appartement. Racheter des meubles. Retourner chez Ikea et en revenir avec suffisamment de Billy (couleur peuplier) pour recouvrir deux murs, plus un meuble d’angle. Monter les étagères et les fixer aux murs. Louer une fourgonnette, embaucher les amis et aller chez V. chercher les cinquante cartons.
Déballer après avoir retrouvé le classeur Excel, les feuilles et les numéros d’ordre.

Classer / Ranger. Reprendre le principe (éprouvé) du classement de la littérature française par siècles, puis par ordre alphabétique d’auteur à l’intérieur de chaque siècle. Plus ou moins. Certains livres sont trop grands pour être glissés entre deux étagères.  Alors, les ranger couchés ou les déplacer plus bas ? Que faire des doubles, des éditions scolaires ? décider de ranger en deux épaisseurs, en glissant les éditions scolaires derrière. Laisser suffisamment de place pour les arrivées ultérieures (mais bien évidemment, ça n’ira pas, et il faudra décaler vers l’étagère inférieure ou pire, vers le bloc suivant. Conseil : penser à faire l’acquisition d’un marchepied). S’attaquer à la littérature étrangère. Quatre étagères pour la littérature anglo-saxonne. Une pour l’hispanophone. Jusqu’au jour où une amie t’apporte deux cartons, une partie de la bibliothèque de son frère qui vient de mourir. Caser en bas dictionnaires, livres d’art, BD, en se disant qu’on trouvera bien une meilleure solution plus tard.
Se rendre compte, avec le temps, qu’il n’y a pas assez de place. Qu’on a encore acheté des livres, qu’on vous en a offert, qu’on a dû reprendre ceux qu’on croyait avoir donné mais non, ils n’étaient qu’en dépôt.

Emballer / Conserver. À la mort de l’ex devoir, une fois de plus, mettre ses livres en cartons, démonter planches et crémaillères (décidément, il aimait bien ce système), accepter de les stocker chez soi (mais dans le garage) puisque les enfants ne se résignent pas à les jeter. Les trier, au fil des mois. Les emporter dans les boites à livres, les donner aux amis, en reprendre quelques-uns et essayer de les caser dans sa bibliothèque. Se résigner à couvrir un troisième mur d’étagères, très vite remplies. Pourtant, on est passé à la liseuse, mais ça déborde. Dans le salon, la chambre, les toilettes…

Débarrasser. Se dire qu’on devrait mettre de l’ordre et se séparer de tout ce papier.
Donner à une copine tous les usuels et éditions scolaires qui encombrent.
Se débarrasser de tous ces doubles, de ceux qu’on ne relira jamais, de ceux qui prennent une place folle alors qu’on peut les retrouver sur sa liseuse.
Les mettre en cartons (on en a gardé, soigneusement pliés, rangés dans le garage), les charger dans la fourgonnette d’un ami, les porter à la bouquinerie solidaire.
Découvrir qu’il faudra recommencer…

A propos de George Baron

J'aime la lecture, la SF et l'Oulipo. J'ai commencé à écrire, et plus j'écris, plus j'ai envie d'écrire. C'est la première fois que je m'inscris à l'atelier de François Bon, et j'espère bien aller jusqu'au bout de cette aventure.

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