Je n’écrirai pas Lui. Même si ma vie c’est Lui, ma douleur Lui, mon obsession Lui, ma principale occupation et préoccupation Lui, mon coin du monde Lui, je ne l’écrirai pas. Pas question. Anticipation. Peur. Pas de Lui, des autres, de vous, du sale regard, l’intrusion, le goût du drame, la curiosité, l’indiscrétion, la pitié impitoyable, tout ce qui pourrait stigmatiser Lui. Coincée. C’est mon entrée au monde, il est entre moi et le monde, je le protège du monde, je l’ai mis au monde, je n’ai rien vu du monde, mais j’en ai vu j’en ai vu de quoi remplir des tomes mais non, je n’écrirai pas Lui. J’ai écrit Elle, c’est déjà pas mal, ça a raclé, mis du temps, rouvert les gouffres, torturé, j’ai bien attendu, tergiversé, ajourné, torpillé, saboté, j’y ai mis des morceaux de Lui et tout le monde s’en fout. S’en fout s’en fout. Depuis toujours, il y a entre le monde et moi, Eux, Elle et Lui et l’Autre encore, alors comment dire le monde si je ne peux pas dire Eux. Eux sont pourtant un bout du monde, le proche, le caché, le détourné, le refoulé, le qu’on veut pas voir, qu’on retranche, qu’on ignore, qu’on enferme, qu’on gaze, pas entendre, pas comprendre, pas être dérangé sauf sur le papier ou les bonnes pensées, les principes, les déclarations au coin du fourneau, au creux du fauteuil capitonné, du canapé encoussiné, loin, tout çà aussitôt oublié, piétiné parce que ça dérange l’ordre, le confort, le quant à soi. À peine, mais trop. Peut-être est-il possible d’écrire le silence, l’oblitération, l’annulation, l’effacement, l’omerta, l’impossible, mais c’est risqué, je me tiens au bord, je tergiverse, je retourne tricoter pour pas l’exposer, exposé il l’est assez… Je connais les gens, assez, depuis l’enfance je les connais, je les ai vus faire, le diable qui les agite, leur bourgeois refuge, leurs pantouflardes aspirations dont je suis privée et où je me réfugierai dès que possible, mais pas possible, je n’écrirai pas ce livre dont les pages tournent dans mon esprit dont les flammes brûlent ma cervelle dont le poids m’écrase la poitrine dont les folios désordonnés volent devant mes yeux. Pas. C’est tout. Niet, nada, que nenni, que pouic et fifre et pollope, allez-vous faire… chez les grecs, les papous, les indiens d’Amérique ou d’Asie, allez rabâcher vos sornettes, répéter vos prières, seriner vos versets, réitérer vos manifestes, remâcher vos sutras dans des ashrams de votre choix, je ne l’écrirai pas, ça vous ferait trop plaisir… ça vous donnerait un sujet d’étude, de papotage, de contrition obscène, de rejet, de haine. Alors non.
11 commentaires à propos de “#construire #09 | pas Lui”
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« Peut-être est-il possible d’écrire le silence, l’oblitération, l’annulation, l’effacement, l’omerta, l’impossible, mais c’est risqué, je me tiens au bord, je tergiverse, je retourne tricoter… »
Tricotage et écriture pourrait bien faire la paire, non ? Un mot à l’envers, un mot à l’endroit et entre les deux …
« Peur. Pas de Lui, des autres, de vous »
Merci Catherine. Très fort.
Merci Ugo de ton passage
(t’as raison, mais c’est peut-être dommage….) en tout cas merci
Quel putain de casse-tête l’urgence et le « plutôt crever » ! Sacrée synthèse. Merci Catherine
Merci Emmanuelle, Piero Yael de vos lectures bienveillantes
Quelle puissance. Dans le refus. Dans le texte. Ne pas l’écrire, mais ô combien on l’entend, nous lecteurs.
Merci de la lecture et d’avoir entendu
C’est beau Catherine. Merci.
merci Clarence
« je n’écrirai pas ce livre dont les pages tournent dans mon esprit dont les flammes brûlent ma cervelle dont le poids m’écrase la poitrine dont les folios désordonnés volent devant mes yeux »
Catherine tout est là . Merci . (quand tu gueules par écrit ça s’entend !)