
Mamadou Siñate a bien dû naître un peu avant ce 4 avril 1960. Mais il a gardé du temps d’avant un attribut palpable. C’est lui qui, tous les matins, lève à la main la barrière qui barre la route d’entrée à Tambacounda, une fois que les quelques pièces de l’octroi sont tombées dans sa main. Un ronflement de moteur, une nuée de poussière, le temps de faire un passage à l’ombre de la cahute et un nouveau véhicule arrive à la barrière. Quand même, l’octroi c’est l’octroi.
Adrien Delclos est précisément né le 21 janvier 1909. Il a connu la barrière d’octroi à Toulouse. Devant travailler tôt à l’usine, il a même appris à la feinter, pour passer du faubourg à l’usine Amouroux, juste à l’extérieur de la ville. Sinon, il aurait fallu payer chaque jour, non mais ! Il est né dans la montagne de l’Albère, Adrien, et il a eu de qui tenir, avec son père Jacques, né en 1879, Jacques le forgeron contrebandier.
Berthe Villeroux est née pas bien longtemps après le début du vingtième siècle. Ça en a fait, une dure, Berthe à la petite taille mais à la voix qui porte loin. A la période de l’Occupation, elle a tenu le bureau de tabac de l’angle de l’avenue de Lavaur avant Pitorre. Bureau de tabac et papèterie en même temps, les stocks de cahiers à papier jaune ont longtemps servi à bien des familles au faubourg !
Astou Diop, née juste après l’indépendance, a commencé tôt à aller à la borne à eau. Dès les cinq ans, elle savait porter une bassine sur la tête, pleine à moitié. Aujourd’hui, la bassine est trois fois plus grande mais elle n’est plus aussi remplie qu’il y a vingt ans. Cela faisait trop de clapotis lorsqu’elle rencontrait les femmes de son marabout et qu’elle voulait ne pas manquer aux salutations sonores de circonstance.
Charles Sirven est né le 11 avril 1849, juste avant l’invention du remontoir à montre. Contrairement à ce qu’ont dit de méchants ragots, il n’a jamais fait qu’accompagner le déclin des mourantes et des mourants, des mourants plutôt d’ailleurs, la plupart des femmes pour cela aussi sachant mieux se débrouiller toutes seules que la plupart des hommes. Il avait formé sa voix comme enfant de choeur à l’église de Croix-Daurade et avait été remarqué d’un chanoine qui avait voulu l’essayer auprès d’un mourant notable.
Pathé Diallo est né au moment où on parlait tant d’Apollo. Personne ne sait comment il a appris à jouer du monocorde mais il est devenu tellement habile qu’on le réclame dans tous les villages peuls du Wulli et comme il est très modeste, il ne refuse jamais, il n’ose même pas dire qu’il pense ne pas bien savoir jouer. Non mais, qui serait-il pour savoir qui joue bien ou pas ?
Masie Moulié est née le jour de la libération de Saint-Girons, une fierté qu’elle a gardé toute sa vie avec un lien particulier aux actualités. Dans les années soixante-dix, lorsque les PTT ont cherché un emplacement pour la cabine téléphonique du village, elle a poussé son mari à leur vendre pour pas cher l’extrémité d’une parcelle. Comme ça, de la fenêtre de sa salle à manger, elle a pu surveiller qui venait téléphoner. Son grand plaisir, à partir de ce temps-là, a été d’imaginer les conversations des gens à leurs gesticulations.
Rueling Ko est née à une période où l’existence de Formose – comme on disait alors, plutôt que Taïwan – paraissait durablement confortée. L’ouverture à l’international qui s’en est suivie lui a donné envie d’aller étudier la cuisine française à l’école du Cordon bleu, à Paris. Au milieu des années quatre-vingt, elle a ainsi résidé au Pavillon agronomique de la Cité universitaire internationale, boulevard Jourdan, dans le Quatorzième. Pour prendre des nouvelles de sa famille, à deux heures du matin en raison du décalage horaire, elle allait réveiller Philippe, son doux voisin de chambre, pour l’accompagner à la cabine. Ayant fait un cycle d’études florales au Japon, elle savait que Paris, la nuit, est un coupe-gorge et qu’une femme doit toujours sortir accompagnée.