Derrière la porte. Il attend. Ceci est sa fonction désormais. Attendre. Il a réorganisé sa vie entière autour de cette activité. Il guette les sons sur le palier. L’oreille fait le travail que l’œil ne peut pas faire. La porte est fermée. L’oreille, elle, ne se ferme pas. L’ascenseur s’arrête à l’étage. Il se dresse. Il guette, le corps tendu vers ce que l’oreille promet. Le bruit de la clé. Déjà, il sait. La clé pénètre la serrure. La clé pénètre la serrure de l’appartement d’en face. Son corps s’emplit de mollesse. Il s’abandonne avec tristesse. Le regard est triste. Le regard est triste, car l’espoir recommence chaque fois. L’espoir ne tire pas de leçon. L’espoir se remet debout à chaque bruit sur le palier. Le chien attend.
Passion. Elle est partie un mardi, tôt, très tôt, mais le jour importe peu. Elle avait fait sa valise. Une seule valise. Les enfants dormaient encore. Le mari aussi. Elle avait regardé la valise. Elle avait regardé la porte. Elle avait choisi la porte. Elle n’a pas laissé de mot. Elle avait pensé en laisser un. Elle avait pris un stylo. Elle avait posé le stylo. Un mot aurait supposé une explication. Il n’y avait pas d’explication. Il y avait seulement la passion. La passion n’explique rien. Elle remplace tout. Depuis ce mardi matin, elle ne se retourne plus.
Schizophrénie. Il va mourir dans les secondes qui suivent. Il le sait. Il l’a su hier. Il le saura demain. Les secondes qui suivent durent depuis vingt-quatre heures. Les secondes qui suivent dureront encore. Agitation. Le corps qui essaie de fuir ce que la tête a déjà décidé. Infinie tristesse. Le mot infinie est ici précis. Pas exagéré. Précis. L’infini n’est pas une métaphore pour lui. L’infini est la structure exacte de sa souffrance. Il va mourir dans les secondes qui suivent. Il le sait. Il l’a su hier. Il le saura. Les secondes ne sont plus. Il va mourir. Il le sait.
Angle mort. Il roulait trop vite. Ceci est établi. Il n’avait pas vu le vélo. Ceci est également établi. L’angle mort est ainsi nommé parce qu’il tue ce qu’il contient. Il contenait un vélo. Il a tourné sans tourner la tête, sans jeter un œil dans le rétroviseur extérieur. Il était peut-être un peu agacé, un peu pressé. Il y a eu un bruit. Le bruit est difficile à décrire. Il ne ressemblait à aucun autre bruit. Il ne ressemblait pas à ce qu’on imagine que ce bruit devrait ressembler. Il n’a pas regardé dans le rétroviseur. Il n’a pas regardé dans le rétroviseur. Il a rentré la tête entre les épaules. Il ne s’est pas arrêté. Il roule encore dans sa tête. Il tourne encore sans pouvoir regarder. Il y a encore ce bruit en écho. Était-ce un homme ? Une femme ? La personne sur le vélo est peut-être vivante. La personne sur le vélo est peut-être morte. Depuis, ces deux possibilités coexistent toutes les nuits, et le bruit tourne en boucle lorsqu’il ferme les yeux. Il ne dort plus. Ceci est établi.
Indécision. Elle avait 17 ans. On lui avait pris l’enfant dès le premier cri. Elle était mineure. On lui avait pris l’enfant. Elle n’avait pas eu voix au chapitre. Le chapitre s’était refermé. Elle avait passé 60 ans à ne pas y penser, 60 ans à tenter d’oublier. Parfois, elle y parvenait, mais cela ne durait pas. Ceci est une façon de dire qu’elle y avait pensé chaque jour. Ne pas penser à quelque chose est une pensée continue. Un jour, le téléphone a sonné. Une voix a parlé. La voix a dit : le fils dont vous avez accouché sous X le 29 août 1968 vous cherche. Il souhaiterait connaître votre identité. Pouvons-nous lui donner votre nom ? Elle a 75 ans. Elle a peur. Elle tient le téléphone. Elle n’a pas encore répondu. Le silence sur la ligne dure. Elle cherche comment l’interrompre. Elle cherche si elle doit l’interrompre. Elle ne sait pas quoi répondre.
Diogène. Il remplit les placards. Il remplit les tiroirs. Il accumule dans le couloir. L’espace entre les meubles n’existe plus. Il n’y a plus de place. Il a connu le manque. A-t-il pensé connaître le manque ? A-t-il pensé qu’il allait connaître le manque ? Ces trois propositions conduisent au même appartement. Il ne jette rien. Pas même les ordures. Les ordures aussi ont leur place. La place des ordures est dans l’appartement. L’appartement va du sol au plafond. Il est plein. Il est complet. Il est rassurant et chaud. Dehors, rien n’est certain, dehors, il y a pénurie. Dehors, il y a le vide. Dehors, il y a le manque. Dedans, il y a tout. Dedans, il remplit, dedans, il atteint la satiété. L’homme est plein de crainte. L’homme est fragile.
Bibliothèque. Elle y va chaque jour. Elle prend le même chemin. Elle s’assoit à la même table. La troisième en partant de la première fenêtre. Pas la deuxième. La deuxième est trop près de la lumière. Pas la quatrième. La quatrième est trop près du bruit, trop près du bureau des bibliothécaires. Elle ouvre un livre. Parfois, elle lit. Parfois, elle ne lit pas. Les deux sont acceptables. La bibliothèque accepte les deux. Ce qu’elle est venue chercher n’est pas dans les livres. Ou peut-être que si. La question reste ouverte. Elle ne se la pose plus. Chez elle, il y a quelque chose qui manque. Le nom de ce quelque chose est difficile à établir. Ce n’est pas la solitude. La solitude, elle la connaît, elle s’en accommode. Elle l’aime sa rassurante solitude. C’est autre chose. C’est le silence de chez elle, ce silence fermé, qui hurle dans ses oreilles des acouphènes stridents. Ici, le silence est ouvert. Il contient les autres. Les autres qui lisent. Les autres qui ne lisent pas. Les autres qui font semblant de lire, qui respirent, soufflent, soupirent, chuchotent… Elle referme le livre. Elle reprendra demain. Elle reviendra demain.