Instants découpés entre l’eau et la ville.
Cet humain statufié, gardien des lieux, là sous le pont St Etienne, derrière sa cahute construite de toutes pièces. Sous son casque, n’entend que le lointain rythmé des pulsations de la cathédrale. Jette ses épluchures de mandarine pile à portée de mains dans un petit sac plastique accroché sous un barda indescriptible. Suspendues sur une planche au-dessus des épluchures, deux ou trois cannes à pêches – oubliées sur le quai des pêcheurs ? Gestes métronomiques de ses baguettes. Il bat la mesure pour se jouer du néant, emporter la poussière du temps, composer et interpréter incognito une musique aux plis minimalistes.
Il s’était souvent étonné qu’elle fût barbue et moustachue, qu’elle circulât chaque jour à vélo, vêtue d’un manteau en loque couvrant de pied en cap son gros et grand corps – S’était-elle résolue cette fois à lâcher le guidon ?
Freins grinçants sur nappes blanches de l’asphalte du quai St Etienne. Une femme d’âge moyen, jupe courte sur collant en laine, natte débordant d’une toque à fourrure. Le bulbe octogonal de l’imposante toiture du lycée Pontonniers érige sa flèche à girouette. En contre bas, une frêle chaleur s’infiltre entre les branchages d’un platane centenaire. Le visage emmitouflé sous un cache-nez à grosses mailles, savoure les murmures lointains des marchands de ce premier matin de décembre et les remous glacés du flux des deux bras de l’Ill.
Il l’avait imaginée haute comme trois pommes hurler jusqu’à l’épuisement en attendant au kindergarten le retour de sa mère partie tirer la charrue sur l’exploitation familiale, sans un mot supporter les petites allemandes l’insulter entre deux gloussements sous l’œil complice de puéricultrices : « têtes de françaises ! » « französischer Kopf ! ». Il savait lui aussi les grondements des visages suspicieux de soldats postés aux barrages plantés partout dans la ville qui exigeaient les passeports « Ihre Pässe ! ».
Bref coup de vent – juste le temps de voir un vieux manteau s’écrouler lourdement sur le quai. La natte s’extraie aussitôt de sa selle et se penche au-dessus du pont : une vieille chouette dépenaillée à grosses lunettes vient de tomber de vélo. Un homme à casque joue à pêcher.
Et, …
cette poubelle au coin de la rue à atteindre. Et, … une chaussure aux semelles en caoutchouc made in un peu partout – l’eau s’immisce l’air de rien jusque dans la chaussette, et, d’un coup bute la semelle, cogne – faux pas sur flocons soudains – dérapage sur froid insidieux.
Sur son buffet de salon, on retrouva cette seule photo de communiante, avec au dos la trace illisible d’un prénom. A ses côtés, une figure de mère raide et convenue au visage fatigué, regard absent. De son père, les voisins savaient qu’il avait été un agriculteur besogneux et droit, avait été pris en tenaille entre son appartenance française de jadis et la déclaration de guerre. Mobilisé dès 1915 – uniforme allemand sur les champs de bataille de Lettonie, trouvé mort. Elle avait souvent raconté : « Ils nous détestaient. Mon mari, il ne voulait pas qu’ils l’obligent à se battre. Il a préféré mourir. C’est ainsi ».
Et, …
ma tête chercheuse – ongles noirs dans sacs délaissés – fouiner – renifler aux aurores ce fouillis de sacs humides avant déchetterie – cette putréfaction bientôt sous contrôle. Un faux pas donc, d’où la chute a déboulé. Et se relever – se tenir – debout. Encore. Et, le dégoût de soi là-dessous. Des regards qui basculent vers moi. Défaillir de faim, de froid – puer sous son anorak, le duvet effiloché à force. Vriller sur place jusqu’à s’essorer – s’assécher – s’oublier.
En ce petit matin d’un premier décembre – neuf heures à la cathédrale – la natte s’approche plus près du vieux manteau, remarque qu’un bouton manque. Entend un murmure roque, plonge de plus belle malgré la sale odeur dégagée par la vieille. Ses traits de visage secs et grossiers, ses sourcils fournis et poils de barbe drus et gris, le pourtour de ses yeux en creux, ses oreilles dissymétriques. La natte ramasse la paire de lunettes (mon dieu que les verres sont sales !).
Elle était devenue professeur de latin et de grec en plus du français et sur Strasbourg une spécialiste renommée des différents codes orthographiques en usage, non originellement codifiés. Elle avait épousé un professeur de mathématiques, engagé comme elle dans la paroisse franciscaine. Incorporé de force dans la Wehrmacht en 1943, il avait été fait prisonnier sous l’uniforme allemand par l’armée rouge, et n’était jamais revenu, comme de nombreux « malgré nous » alsaciens-lorrains. Elle avait longtemps attendu avec un fragile espoir son retour. Était–il mort rapidement, ou avait-il disparu abandonné après des années de travail dans une mine de sel ou de cuivre, quelque part dans cette vaste contrée de L’Union soviétique ? Elle était restée veuve toute sa vie, n’avait jamais eu d’enfant.
La cathédrale sonne dix coups. J’entonne mon concerto pour cloches alors qu’un quidam sur le quai arrive en criant vers moi et, vers les deux cyclistes allongées au sol – quidam au genre insupportablement poupin qui veut tout prendre en mains mais panique à tout va. Du fond de sa pelisse, la vieille éructe : « Qu’on me foute la paix, Sheize ! ». De l’allemand, elle avait gardé la gymnastique d’une langue à déclinaisons. Elle n’avait d’ailleurs jamais perdu son accent alsacien et n’avait cessé de prôner la richesse dialectale. S’éclipse le passant, sans demander son reste. Sur le quai, la natte aux collants en laine et jupe courte, la vieille sans lunettes à l’article de la mort, et moi-même, rions de concert.
J’étends mon bras sous sa tête – m’enveloppe dans sa puanteur et dans la chaleur de sa pelisse moutonnée. Je l’avais aimée, je l’aimais encore. Au lycée autrefois, de derrière ses lunettes à triple foyer, avec ses poils aux jambes sous un collant aux trainées de pluie, en deçà de son silence au bic rouge, son amour de la littérature m’avait tétanisée et galvanisée tout à la fois. Léger mouvement d’être au travers de la tiédeur impudique de nos deux corps pour la première fois reliés charnellement. Ma toque en fourrure tout contre ses gros yeux clos, je pleure dedans le soleil montant des branches du platane. Comme une exigence encore possible, la voix me chuchote : « Faites de ce moment une ode, voulez-vous ! » (Elle avait toujours vouvoyé ses élèves).
Et…
Le bouton du manteau…
Et…