#construire # 10 | J. Roubaud, intemporel

Frajda                                                                                                                                                  Frajda, elle dit gruyère pour emmental et personne ne la reprend – à quoi bon, elle y croit avec une certitude farfelue. Accent accroché aux mots comme une valise trop pleine. Elle lit le journal en sautant des morceaux, recolle à sa manière – devine, invente, rafistole. Appris le français comme on traverse un pays sans carte : fragments, vitrines, phrases volées au marché. Frajda sans date précise, arrivée on ne sait plus quand, repartira peut-être sans prévenir – elle ramène toujours quelque chose : un souvenir d’enfance, un mot de travers, une vérité qui n’existe pas et tient debout.

La dame du Moulin
Elle boit l’eau soufrée tous les matins, celle de  Saint-Martin-les-Eaux ; sa prière. Dit que ça soigne tout : les articulations et les peines, même combat. L’Afrique longtemps, des pompes plantées dans la poussière, de l’eau tirée comme une promesse. Elle croit – Dieu, la source, même intensité. Les gens passent, boivent, écoutent, la lumière change un peu autour d’elle, c’est peut-être rien, ou bien si. Visage ridé, calme ancien. La dame du Moulin, sans âge qu’on puisse dire, garde quelque chose : un secret ou simplement l’habitude d’y croire.

L’homme à la voilette
Toujours la voilette, une pudeur. Les abeilles lui parlent, il répond doucement, comme à des collègues de longue date. Le miel pas seulement pour manger : remède, peau, âme… Il sent les maladies venir, dit-il, à l’odeur de la ruche, au bruit – écoute le monde en bourdonnement. Carnet dans la poche, croquis minuscules, signes qu’il traduit en gestes. Lui, des saisons entières collées à ses mains – il accompagne la vie pour demain.

La couturière des brumes
Le matin elle accroche des voiles aux arbres, couture discrète, presque rien – et la brume vient s’y prendre comme un animal docile. Les colères restent là, les chagrins aussi, suspendus. Le parc respire mieux. Elle rit peu, mais quand ça arrive c’est un courant d’air dans les feuilles. Elle écrit sur ses tissus, des phrases invisibles – les chiens les lisent, paraît-il. La couturière sans histoire connue, travaille à l’effacement : prendre le trop-plein du monde et le laisser flotter.

L’allumeur des lanternes
A la nuit tombante l’allumeur de lanternes anime vingt lumières, pas une de plus – chemin du cimetière balisé comme une frontière. Il dit guider les esprits, mais lesquels – question laissée en suspens. Les vivants déposent du pain, du sucre, au cas où. Lui allume, puis disparaît – ne reste qu’une ligne dans la nuit. On ne l’a vraiment jamais vu arriver, jamais vu partir. L’allumeur, fonction sans état civil, présence utile ou superstition organisée par les vivants et les morts.

L’horlogeur
Des pendules arrêtées partout, heures figées tels des insectes dans l’ambre. Il choisit ce qu’il garde, ce qu’il oublie – étiquettes jaunes, phrases brèves : un sourire, un cri, quelque chose qui ne reviendra pas. Les gens ne demandent pas l’heure – inutile ici. Le temps se plie à ses collections. L’horlogeur travaille l’oubli du temps, classe l’intime, archive les instants qui piquent ceux qui consolent. Lui sait où ça fait mal, et où ça tient encore.

Le pêcheur de souvenirs
Du canal, il remonte quelque chose – jamais vu clairement. Il rejette à l’eau ensuite, pour que ça circule. Les souvenirs comme des poissons, ça change de propriétaire. Dans ses yeux parfois quelqu’un reconnaît un morceau d’enfance – trouble, puis plus rien. Les passants restent, écoutent ses histoires – leurs voix dedans, ou celles qu’ils ont perdues dans ce filet.

La jardinière des pierres
Elle plante là où personne ne passe – interstices, bords oubliés. Les pierres, dit-elle, aiment la couleur. Ça fleurit, parfois – et les gens doutent : hasard ou geste répété. Mémoire ou retour chaque année au même endroit.  Fidélité silencieuse. La jardinière travaille avec le temps long, celui qui ne se voit pas tout de suite.

Le chroniqueur des échos
Il écrit ce qu’il entend – des vallées, des ruelles, des portes qui claquent. Parfois l’écho parle avant lui, double la phrase, dialogues sans interlocuteurs fixes. Il marche, capte. Les chats la nuit, le vent dans la faille, tout devient parole, mais seulement pour ceux qui savent écouter deux fois. Le chroniqueur ne vérifie pas – il accueille.

Le peintre et ses compagnons
De Cachard impose – gestes larges, monde déplacé sur la toile. Elle, la dame du Moulin, approche avec sa fiole : ça soigne ? question posée sans ironie. Lui lève les yeux, laisse faire quand même. L’homme à la voilette s’accroupit, ils parlent pigments et lumière, abeilles en périphérie. Ça mélange : soufre, miel, couleurs trop vives, inquiétude douce. Personne ne dirige vraiment. Atelier provisoire, équilibre fragile – quelque chose se tente, sans garantie.

Vie de Solange, dite “de Chaud Abri”                                                                                          Solange, on la dit venue de Bresse, avec dans les mains l’habitude des terres grasses et, dans les yeux, quelque chose de cassé. Elle a choisi l’Ardèche, un retrait : pour le silence, pour la pente, pour l’éloignement. Elle a nommé son domaine Chaud Abri, sans ironie.

Solange élève des chèvres. Elle en connait le nom de chacune, leur parle avec douceur un langage plein d’humour. Le fromage vient lentement, comme une réponse. Ceux qui passent — fatigués, perdus, ou simplement curieux — trouvent chez elle un banc, une tâche, parfois un conseil bref. Elle appelle ça “rendre service au vivant”.

Solange n’aime pas qu’on s’attarde aux causes.

Elle sert un café très clair, qu’elle nomme elle-même “lavasse”, et qu’on boit pourtant jusqu’au bout. Le potager généreux sans ornement sauf un mur de pierres sèches est tenu en respect. 

À la pierre d’évier, une pompe d’eau froide grince : elle dit que l’eau se mérite.

Sa vision de la vie, nette, pudique va à l’essentiel, elle n’en fait pas une morale.

Elle est morte jeune, un matin, retrouvée dans l’étable, entre deux gestes de traite. Les chèvres ont continué de mâcher, le domaine a gardé son nom.                                                   

 Mr. Rambaud presque Rimbaud… Mr Rambaud presque Rimbaud. Né du côté des terres anciennes de Auvergne-Rhône-Alpes, dans une famille qui conserve volontiers ses principes et ses titres, Mr Rambaud reçoit une éducation chrétienne sévère, sans fissure. Il croit en l’ordre, en la rectitude, en la parole tenue — et dans les Écritures, qu’il lit comme on suit une ligne droite.

Il y a en lui deux hommes : celui qui prie, et celui qui brûle.

L’amour survient tard, ou trop tôt — on ne sait pas. Ni conforme ni attendu.  Elle ne discutait pas sa foi, mais son usage. Ce qui le trouble plus que tout.

Choisir sans y parvenir, raide dans ses convictions, aime avec obstination, sans trancher jamais.

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