J’évolue dans une atmosphère chargée d’obscurité dense, intense, tout est noir, les vitrines éteintes des magasins ne renvoient aucune image, aucun reflet, la rue est vide, un lieu où je n’aurais jamais dû être. Je suis désorientée. Je n’aurais jamais dû vouloir écrire, je n’aurais jamais dû vivre cet auto exil. Où sont mon style, mes mots, mon genre, mon siècle, la pudeur de mon langage, je ne sais pas,
je continue
Je marche pour rencontrer une idée, une étincelle de justesse, des soupçons d’imaginaire, je cherche le lieu où se noue le lien entre l’homme et le langage, l’oral qui pourrait constituer l’écrit, je voudrais être prétentieuse pour penser écrire un langage second, mais rien, la barre est trop haute. Enfermée dans cet espace clos, délimité par des rues perpendiculaires, des trottoirs, des plans, des constructions informées, j’élague, je rature, je reprends, et tout à coup, prise de frénésie soudaine, je jette des cahiers entiers, des piles de notes, tout un travail remis en question, pour accoucher d’une phrase. Faut-il détruire ce que l’on a écrit et recommencer pour se plonger dans la véritable écriture, celle qu’un écrivain cherche
j’avance
Je veux trouver les rythmes, plans, attitudes, harmonies, musiques, danses, amulettes, je cherche une renaissance, une jouissance même éphémère, alors, je poursuis ma marche, comme on poursuit un rêve, je devine la forme d’un véhicule flou, une voiture vide, de biais, moitié sur le trottoir, moitié sur la route, phares éteints, comme un barrage, un empêchement, un blocage, une difficulté, une contrainte, une gêne, un obstacle, une impossibilité d’écrire, cette force me barre la route, entrave mes mouvements, paralyse ma main, tout se trouble, pas de visage, pas de silhouette, aucune forme, seule une résistance à défaire, à dépasser par des stratégies, des rituels, des lectures et relectures, une dévotion. Au coin de la rue un tube lumineux s’éteint à mon approche, la lumière se volatilise, mon regard s’absente, ma trace fait disparaître mes repères, passage dans une zone inconnue, sans éclairage, mon stylo s’envole.
je persiste
Un scénario étrange, une situation hallucinée, on m’a demandé d’écrire une scénographie pour un ballet contemporain, idée absurde, cette voix dans ma tête me donne des consignes de travail, de la force, du rythme, de la fierté, de la sauvagerie, de la douceur, de l’amour, de la peine et du désespoir, mêler les styles, déchiffrer un code, mais un code pour déchiffrer autre chose, dépasser les clichés, provoquer d’autres regards, apporter mes névroses, les étaler devant les autres, tous les autres, être le sujet d’un langage articulé ; faut-il n’avoir aucune pudeur pour écrire avec soi. Je n’y arriverai pas, incapable d’affirmer ma présence, je me cache et regarde en face mes manques, mes défaillances anticipées de peur, de jugement, de critiques sarcastiques pour finalement comprendre le plan du discours, saisir que ce qui se passe dans un réel supposé est toujours irréaliste.
je recommence
Mon manuscrit déconstruit laisse déborder mon désordre. Je le présume illisible. Mon regard ne rencontre aucune papeterie pour le photocopier, le reproduire, le rendre présentable, le diffuser. Tout est fermé, il n’y a pas une âme. Je pars à la recherche d’un taxi dans cette nuit noire sans fin. Elle incarne mes non-sens, mes déconvenues, mes espoirs flétris, mes déceptions, mes doutes obsessionnels. Comment sortir de ce lieu là où je ne suis pas. Dans ce fragile espace psychique, l’obscurité ne me répond pas. Mon corps se met à trembler de peur, la peur de traverser seule le vide où j’ai laissé tomber mon manuscrit. Je suis là, dans ce moment où rien ne peut plus se lire, où je ne veux plus écrire. Je vis une désorientation radicale dans un monde qui ne me renvoie plus rien. Je porte en moi mon travail indécis, incomplet qui refuse l’injonction. Je traverse cette structure qui s ’emboîte dans une autre structure puis encore une autre, je ne suis pas dans une simple obscurité visuelle, je suis dans une substance au stade de transformation, de gestation, de transformation, de gestation, de transition. Je dessine ma géographie intérieure, un monde dans lequel une partie de moi restera, mais d’où je repars avec des pratiques combinatoires : le lieu clos, la série, la structure, l’image, les images ou unité d’imitation ce sont des vues, des petits tableaux cadrés.
Je monte la rue en pente, laisse l’obscurité se dévêtir, l’heure bleue m’enveloppe, bientôt le jour.