Il évolue dans une atmosphère chargée d’obscurité, d’un noir bleu intense, les vitrines éteintes des magasins ne renvoient aucune image, aucun reflet. Il est désorienté, livré au hasard. Une rue vide, un endroit où il n’aurait jamais dû être, où il n’aurait jamais dû écrire, où il n’aurait jamais dû vivre cet auto exil. Il ne sait pas où il rencontrera son style, ses mots, son genre, ses siècles, la pudeur de son langage? Il marche pour posséder une idée, une étincelle de justesse, des soupçons d’imaginaire. Il cherche le lieu où se noue le lien entre l’homme et le langage, l’oral qui pourrait constituer l’écrit. Il voudrait être prétentieux pour penser écrire un langage second, mais rien. La barre est trop haute. Enfermé dans cet espace clos délimité par des rues perpendiculaires, des trottoirs, des plans, des constructions disparates, il élague, rature, reprend, et tout à coup, pris d’une soudaine frénésie il jette ses cahiers remplis d’une écriture absente, des piles de notes, des fiches, toutes ses failles, tout son travail remis en question pour accoucher d’une phrase. Une seule réponse. Faut-il détruire ce que l’on a écrit et recommencer pour se plonger dans la véritable écriture, celle qu’un écrivain cherche?
Il avance pour trouver ses rythmes, plans, attitudes, harmonies, musiques, danses, amulettes, dépasser ses pannes, visualiser sa renaissance, sa jouissance même éphémère, poursuivre son rêve, son fantasme, son ébauche de quelque chose encore innomée. Il devine la forme floue d’un véhicule, la perception vague dune voiture de forme cubique en panne garée de biais, moitié sur le trottoir, moitié sur la route, phares éteints, comme un empêchement, un blocage, une difficulté, une contrainte, une gêne, un obstacle, une impuissance, une impossibilité d’écrire. La force d’une idée imprécise lui barre la route, entrave ses mouvements, paralyse sa main. Tout se trouble. Aucun visage. Aucune silhouette. Il est seul face à ses pannes à défaire, surmonter, franchir, à démanteler, dépasser par des stratégies, des rituels, des lectures, relectures, écritures, réécritures. Une attente. Un doute suspendu. Une courbe de perplexité, l’informe à rationaliser. Un sacerdoce, une dévotion, un signe comme un appel. Au coin de la rue un tube lumineux s’éteint à son approche. La lumière se volatilise. Son regard s’absente. Ses traces font disparaître ses repères. Il franchit un passage vers une zone inconnue sans éclairage.
Il transforme son manuscrit au prix d’un scénario étrange, d’une situation hallucinée où il doit écrire des articles avec des consignes, contraintes, qu’il ne reconnait pas. Idée absurde. Ubuesque. Une voix suave résonne dans sa tête, lui donne des pistes de travail. Force, espoir, rythme, fierté, haine sauvagerie, douceur, amour, peine, désespoir, mêler imaginer les styles, les cultures, les langues, déchiffrer un code, mais un code pour déchiffrer autre chose, dépasser les clichés, provoquer d’autres regards, livrer ses névroses, les étaler devant les autres, tous les autres, être le sujet d’un langage articulé. Faut-il n’avoir aucune pudeur pour écrire avec soi? Il n’y arrivera pas, incapable d’affirmer sa présence, il se cache et regarde en face ses manques, ses pannes déroutantes, ses défaillances anticipées pour affronter les jugements, critiques sarcastiques et pour finalement comprendre, saisir, que ce qui se passe dans un réel supposé est toujours irréaliste.
Il métamorphose son manuscrit déconstruit – il le présume illisible – laisse déborder son désordre, ses pannes en attente. Il veut le photocopier, le reproduire, le rendre présentable, le diffuser même incomplet, le faire lire, avoir des retours, dire le réel de ses pannes trouver les moyens de les solutionner. Tout est fermé, il n’y a pas une âme. Il part à la recherche d’un taxi dans cette nuit sans fin avec ses incohérences, ses absurdités, ses déconvenues, ses espoirs flétris, ses failles en vrac, ses non-sens, ses déceptions, ses doutes obsessionnels, ses pannes occultées. Comment sortir de ce lieu là où il n’est pas? Dans ce fragile espace psychique l’obscurité est muette. Il redoute la traversée de ce vide où il laisse tomber son manuscrit. Il est là, dans ce moment, où rien ne peut plus se lire, où il ne veut plus écrire. Sa désorientation est radicale. Il porte en lui son travail indécis qui refuse l’injonction. Il s’immerge dans une structure qui s’emboîte dans une autre structure puis encore une autre. Il n’est pas dans une simple obscurité visuelle constituée de pannes à résoudre par des actions correctives, il est dans une substance au stade de transformation, de gestation, de transition. Il dessine la géographie intérieure d’un monde d’où il n’est pas. Il y laissera une partie de lui-même. Il s’en évadera avec des pratiques combinatoires, le lieu clos, la série, la structure, l’image, l’unité d’imitation, des vues, des petits tableaux cadrés, des correspondances.