# le livre comme fiction #01 | objet de brume

Format de poche, éditions J’ai Lu. Un dessin sur la couverture, un dessin d’enfant fait par un adulte, un cheval, je crois, une forêt, une prairie. Une image usée. Les pliures sont des cicatrices de lecture. Les traces des voyages que le livre a faits dans un cartable, dans un sac, je n’avais pas de poche assez grande. Les stigmates des voyages que j’ai faits. Chez le grand-père, à la campagne. Au collège, parce qu’on l’avait étudié en cours de français. Des cicatrices de voyages intérieurs, des souvenirs d’évasion. Intenses parce que parmi les premières lectures qui prennent du sens. Si intenses que je me rappelle des sensations. Pas de l’histoire, ou si peu, juste des sensations. Ce fourmillement qui naît dans le ventre et qui se propage dans tout le corps. Je ferme les yeux pour le garder, pour l’emprisonner. Je ferme les yeux pour le retrouver plus de cinquante ans après. 

Souvenir de poche. De fond de poche, avec les tubes en verre de Coco Bauer et les papiers de Batna. Et l’odeur. L’odeur des pages, l’odeur du papier imprimé. Une odeur douce que je ressentais au bout de mes doigts quand je caressais la page qui s’offrait à mes yeux, comme si j’avais besoin de l’apprivoiser avant de la lire. Avant de partir pour ce pays construit d’imaginaires où l’on n’arrive jamais, mais qui inondait mon esprit d’enfant fugueur. À ce moment précis de l’existence où l’on découvre que lire c’est partir. Loin, si loin. Que lire c’est s’enfuir. S’échapper de ce corps soumis à la volonté adulte d’être un enfant pour chevaucher dans des contrées sans plus aucune entrave, nourri de cette énergie que les adultes ont perdue. Ou oubliée. Loin d’eux de toute façon. 

Étrange souvenir dont la consistance est incertaine. Parce que c’est ce qui me reste de ce livre dans ma tête, une petite brique de brume. 11 cm x 16,4 cm et 1,6 cm d’épaisseur de brouillard, de celui qui plane sur les champs au lever d’un soleil d’automne. Quelques centimètres cubes de flou. Et puis aussi, parce que ce livre n’a longtemps été qu’un souvenir. Un souvenir inconsistant. Disparu pendant que je grandissais, remisé dans les méandres d’un garage trop grand, dans une caisse trop perdue, victime sans aucun doute de l’incendie ou de l’inondation que l’endroit vécut dans le demi-siècle qui suivit. Jusqu’à ce que le souvenir prenne une nouvelle forme, celle d’un autre exemplaire, déniché chez un bouquiniste et acquis pour la somme de 1,50 euro. C’est écrit sur la page de garde au crayon gris sous un 10 (francs ?) barré. Une autre couverture, plus vieille ou plus récente, le titre sur trois lignes au lieu de quatre.

Le pays
où l’on n’arrive
jamais

Un nouveau livre. Propre, sans pliures. Sans cicatrices. Sans histoire. À l’intérieur, les pages jaunies sur les bords me rappellent que mes cheveux sont gris aujourd’hui. Sur les bords. Mais ce n’est qu’un rappel, ce n’est pas un souvenir. C’est un leurre. L’exemplaire que j’ai en main ne raconte rien. L’objet est muet. Il est inerte. Je le regarde. Sa couverture n’est pas très réussie, je me dis qu’on n’a pas très envie d’arriver dans ce pays. Je le retourne, je vise la quatrième de couverture. Une photo de l’auteur, André Dhôtel. Lunettes rondes en écailles, un visage un peu austère, une esquisse de sourire. Ou alors, il se moque de moi. Sur mon livre, cette photo n’existait pas. Je m’en souviendrais. Le livre que j’ai entre les mains est un objet inconnu.

Je pourrais l’ouvrir. Je pourrais lire, mais je ne le fais pas. Je ne veux pas. Pas prêt pour ce voyage dans le pays de mes dix ans. Je n’y arriverai jamais. Peur de réveiller un fantôme. Peur de réveiller mes morts, mon père, ma mère, mon meilleur copain de classe suicidé à vingt ans. Mon chien Jonathan. Mais la nostalgie fait écrire, tout comme l’imagination. Imaginer sa nostalgie. Je prends quand même la peine d’en renifler les pages. Odeur de nature morte, mélange d’humidité et de poussière, il sent la vieillesse. D’autres cheveux blancs, la peau ridée. Qu’est-ce que tu fais avec ce bouquin dans les mains à te poser ces questions ? Tu avais dix ou onze ans, tu n’es plus lui. Et ce n’est pas ton livre non plus.

Tout se joue dans l’espace, dans l’écart. Entre le livre de mes souvenirs et celui-là. Entre l’enfant que j’étais et le sexagénaire que je suis aujourd’hui. Ma réalité se situe entre ces deux mondes. Je ne me souviens plus ce que racontait ce livre. Je pourrais le savoir, il suffit que je le lise. Mais l’histoire ne m’intéresse pas à ce prix. Trop cher. Pourquoi retrouver ces sensations ? Je les ai déjà utilisées, elles m’ont déjà construit. Elles m’ont déjà fait grandir. Ce titre est un mensonge, on y arrive dans ce pays. J’y suis arrivé.

J’ai mis du temps mais j’y suis arrivé.

Photo de Kourosh Qaffari sur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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