Un homme sort de chez lui avec un sac à chaque main. Soucieux que toute sortie soit mise à profit, il a pris des livres à donner d’un côté, sa boite à compost de l’autre et ce n’est pas le fumet et les moucherons qui peuvent s’en échapper qui l’arrêteront. Quand on est un féru de recyclage et de l’éternel retour, on ne s’arrête pas à des broutilles des préjugés. Il aborde donc la montée avec un sac en plastique Lidl rempli des livres qu’il a décidé de relâcher. Il a fallu attendre longtemps pour qu’il se décide à se séparer de ses chers amis qu’il aime savoir auprès de lui, mais il a lu dans l’un d’eux qu’une bibliothèque se transforme vite en cimetière et les livres en tombe faute d’être suffisamment ouverts et lus. Les mots doivent circuler pour rester vivants. Les livres de la maison d’enfance au bord de mer s’effritaient grignotés par les vrillettes, des poissons d’argent surgissaient quand on les effeuillait et leurs tranches étaient jonchées de cadavres de mouches. Alors en deux jours, il avale dix ans de procrastination et il décide d’écouler les piles qui jonchent le sol. Il s’arrête à la première boite à livres dans un square ombragé au pied d’un escalier à côté de toilettes publiques. La boîte est dans un état de délabrement avancée, du toit effondré pointe un aggloméré gonflé par les derniers orages, une bâche noire en coton pendigouille, le grenier a été déserté, tous les livres sont descendus aux étages inférieurs. Plus que des livres, de vieux magazines dont même une salle d’attente de la sécu ne voudrait pas, quelques géo, un science et vie sur les récits d’ovni, le mode d’emploi pour fabriquer soi même ses démaquillants, des manuels scolaires de cp écornés, des cahiers de vacances déjà remplis. Une boite à livres qui s’appelle boite d’échange pour un troc bancal. Tout au fond dans l’ombre, deux livres, reliure cartonnée au format et volume conséquents avec en lettres anglaises bombées le nom de Daniel Steel ; un si grand amour constellé de petites chiures de vermicelle noire et La robe de mariée qui est coupée en diagonale par une voie lactée phosphorescente dont la trace se poursuit sur l’étagère et mène à un campement d’escargots épanouis, rondelets et dodus. Il ramasse les gastéropodes et les ajoute à son compost, il leur trouvera plus tard une forêt dans lesquels ils pourront s’épanouir. Une dame assise sur un des bancs du jardin qui surveille ses petits enfants, l’observe depuis un moment. Elle se dirige vers la boite et sort de l’amas des magazines, un livre jaune avec deux silhouettes en ombre chinoise, la tresse, un livre formidable qu’elle recommande. Il la remercie mais il est là pour donner, il lui passe la nuit du carrefour et les figures qui bougent un peu pour découvrir la poésieet tiens Tropique de la violence pour l’ainé de ses petit fils qui ne lit plus. Pendant qu’ils déplorent l’abandon de la chose commune, la maltraitance des biens publics, les escargots s’organisent pour trouver la porte de sortie de la boite à compost, solidaires, ils se font la courte échelle cahin caha, chacun soutenant l’autre, laissant les plus intrépides et véloces déployer leurs robes à plis pour glisser dehors. L’homme reprend ses sacs, il ne peut pas laisser ici ses livres aimés. Les remettre de main à la main, de bugne en bugne, d’accord, mais pas les abandonner. Il reprend son périple, ramasse les escargots agiles, accorde la liberté au plus intrépide qui dresse ses antennes en radar vers lui, le nomme papillon et repart avec son sac et sa boite verte.
Deuxième station, la boite aux livres se trouvent à la confluence d’une bouche de métro, d’un collège et d’un marché. Une ruche avec ses alvéoles, collées les une aux autres. Dans l’une, on a vidé visiblement une bibliothèque, la charge de la brigade légère, le pont de la rivière Kwai, un lot de Bob Morane avec l’aventurier délivrant une blonde voluptueuse des marécages, recouvert par un lots de Gérard de Villiers et de SAS. L’autre alvéole abrite le volume deux de Sans famille ainsi que celui de David Copperfield. petite couverture cartonnées vertes, lettres dorées et un livre de poche d’Elie Faure, l’esprit des formes avec un escalier à vis et tiens donc une coquille d’escargot sur la couverture. Il lit: l’esprit des formes est un, il circule au dedans d’elles comme le feu central qui roule au centre des planètes et détermine la hauteur et le profil de leurs montagnes selon le degré de résistance et la constitution du sol. Voilà un bon compagnonnage pour ses livres, il vide son sac, pose son compost et ses escargots, s’installe sur un canapé et attend que les lecteurs sortent de la canopée.