
Stanbrook le Passeur 1939
,il aura suffi de quelques heures trois tout au plus, en mars, pour que l’armée Républicaine se disloque, disparaisse, anéantie par des combats brefs, violents, terrifiants, effrayants de sauvagerie, dispersée, défigurée, épuisée, aveuglée par les regards éteints de dizaines et dizaines de cadavres aux orbites vides creusées par des fleurs de sang, masques sinistres étendus dans les champs tout autour de mon village, corps traînés jusqu’aux collines, civils fusillés, corps brisés, mères, bébés, jeunes femmes, adolescents, vieillards, enfants, tous portent des stigmates de coups, de tortures, vêtements arrachés, viols en batterie, battus à mort, balles dans la tête, sur un fil à linge une barboteuse bleue ne voit rien, les chaussons de laine tricotés au point mousse sont lestés de boue,
,il aura suffi de quelques heures trois tout au plus pour que les barrières sociales s’effondrent dans des éclats d’obus fossoyeurs de corps à demi enfouis, engloutis par la terre sale ; il aura suffi de quelques minutes pour décider d’une route individuelle, personnelle, solitaire, courir sans regarder, éviter les ombres des habitats séculaires, pillés, détruits, noircis, jouissance, vengeance du vainqueur, fascination incendiaire du pouvoir, du vol, de la casse ; ce qu’ils ne peuvent pas emporter est détruit. Il aura suffi de quelques heures trois tout au plus pour que les simples maisons habitées d’humilité se transforment en torches laissant l’odeur des ruines encore fumantes hurler en cris stridents la douleur des anéantis,
,il aura fallu quelques heures entre Petrer et Moldóvar, au pied de la Sierra del Cid, pour que les branches d’amandiers tordent le cou des pendus, leur tête posée sur une épaule. Exaspéré par tant de haine le Levante s’enfuit devant l’horreur muette des corps dansant au rythme des rafales de la Tramontane, sèche, glaciale, lugubre, aux bourrasques cinglantes ; il aura suffi de quelques heures trois tout au plus pour que l’espoir déconstruit se fige, s’amoindrisse, s’amenuise, s’estompe, se délisse, se démolisse, se désagrège, se décompose, troue, ravage, mutile les âmes ; le silence sonore des champs brûle en gémissant, les chants profonds jaillissent de la terre, les cris de souffrance se répondent en écho, il aura suffi de quelques heures pour que l’Espagne s’assoie au seuil du septième cercle de la porte des Enfers,
,il aura suffi de quelques heures trois tout au plus pour que moi, Jesús, coure les 35 kilomètres qui me séparent encore d’Alicante, je bois dans de vieilles flaques boueuses une eau saumâtre, putride qui me tord les boyaux ; courir sans relâche, courir à toute allure, courir jusqu’à épuisement, courir parce que ma vie en dépend, courir pour empêcher l’angoisse de me serrer la gorge, de m’étouffer, de m’asphyxier, comprendre qu’il n’y a rien de plus sordide, de plus obscène, de plus lâche que de nier sa vie pour le plaisir des vainqueurs ; je rejoins sur la route les colonnes de réfugiés effrayés, apeurés, des milliers de Républicains pour qui il n’y aura pas de réconciliation mais des vagues massives d’arrestations, de règlements de compte prévus par une armée de métier, un système judiciaire répressif, cruel, exécutions sommaires, massacres, le mécanisme de la terreur d’État.
,il m’aura fallu quelques heures pour arriver à bout de force à Alicante par la route de Madrid au nord de la ville envahie par des familles avec valises, charrettes à bras, à cheval, les visages luisent de fatigue, de peur, de faim, de déception, de colère, d’une infinie tristesse ; des miliciens sans drapeau yeux en errance – flotte républicaine en fuite, armée disloquée – soldats endeuillés aux visages pâles pleurs rentrés, mâchoires saillantes, serrées, brûlent leurs papiers. Une foule terrorisée, Plaza de los Luceros, vacille, les portes et fenêtres des maisons sont fermées, la pâleur fade d’un soleil d’hiver dégouline sur les façades, les assombrit, flétrit, ternit, salit, enlaidit, pâlit, rabougrit, défigure, le temps me parait infini pour enfin apercevoir le Passeur. Le port est pris d’assaut. Le Stanbrook est mon ultime espoir. Il attend rempli jusqu’à la lie. Il déborde. On joue des coudes, on pousse, on crie, on hurle, on pleure en silence, on donne des coups, on titube, on chancelle, on fléchit, on s’accroche aux oscillations semblables à des bouées de sauvetage, la foule tremblante se déplace à droite, à gauche, au centre, recommence à droite, à gauche, au centre, chorégraphie mille fois recommencée. Il ne faudra que quelques heures trois tout au plus pour qu’ils soient là.
,je suis jeune, agile, je me glisse dans cette masse en pleurs, en cris, en prières, en insultes, en gémissements, les enfants à bout de souffle ne peuvent plus avancer. Une foule n’est jamais solidaire, elle sépare, blesse, étouffe toute velléité de partage, de solidarité, chacun pour soi. Avant tout, survivre. Une bagarre éclate entre deux hommes à bout de nerfs, j’en profite pour me faufiler, évite la bousculade, j’avance en suivant les mouvements pendulaires de cette foule effrayée, malheureuse. J’utilise les petits flux des oscillations pour me glisser à droite, à gauche, au centre, avancer bras en croix sur ma poitrine, je glisse subtilement dans de mini-couloirs, je suis étonnamment calme, absent, indifférent ; de profil je coupe la file, avance régulièrement, je positionne mon corps, j’avance mon épaule comme un nageur, je me faufile sans pousser, je remarque un milicien, un colosse, il utilise sa force surnaturelle sans prendre garde une seule seconde aux personnes qu’il blesse en les repoussant, les écartant, les dégageant, les molestant, les refoulant, les rejetant, les faisant reculer violemment sous la pression de son corps massif, je le suis, je me colle à sa force brute, la foule essaie de le bloquer en vain, cet homme est un tank, il est ma chance. On entend des coups de feu sporadiques. Il aura fallu de quelques heures pour qu’ils soient là, si proches. La foule scrute le ciel, nous craignons tous les bombardements des escadrilles italiennes. Ça grouille, ça piétine, ça fait du sur-place, ça avance. D’un battement de cils, le colosse se tourne, attrape ma chemise, me jette comme un paquet de gâteaux secs sur la passerelle bondée, j’atterris sur les têtes, les corps, certains gueulent, m’insultent, me cognent, des bras veulent me jeter par-dessus bord, deux mains caleuses me posent brutalement sur la passerelle, pont flottant pris d’assaut par des milliers de vies en sursis, je suis statufié, suspendu, collé à ma peur, collé au désespoir, collé aux autres tout aussi apeurés que moi. Nous avançons sans nous détacher les uns des autres, nous faisons bloc sur le pont du Stanbrook, la passerelle se lève, la foule gronde, éructe, puissance d’un tremblement de terre de force 8. Le Commandant de bord lève l’ancre.
Sur le quai, des hommes, des femmes, des enfants attendent sans y croire, le retour du Stanbrook. Il aura fallu de quelques heures, deux tout au plus pour noyer leur espérance.