# le livre comme fiction #06 | Porter le même prénom.

Elle sourit dans le médaillon, alors qu’il n’y a pas de quoi, pas de quoi se réjouir…

Je ne veux pas la lire. La fin, on la connaît. C’est toujours ce qu’on en dit en premier. Alors pourquoi ce sourire sur la couverture ? A -t-elle vraiment cru qu’elle allait s’en sortir ? C’est une lecture obligatoire. Alors tu lis. Tu lis et tu essaies d’imaginer. Cela se passe dans le pays juste à côté, aussi petit que le tien. Celui où ton oncle et ta tante t’emmènent quand tu viens passer des vacances chez eux dans leur appartement à la mer. Il y a toujours dans la semaine la journée à Sluis parce que c’est passer la frontière, même si c’est tout proche. Avec une peur intense diffuse et non indentifiée dans ton ventre d’enfant quand l’oncle arrête la voiture devant l’homme en uniforme debout qui attend que tourne la manivelle de la fenêtre qu’il faut abaisser jusqu’en bas. Et plus mordante encore au retour, la peur, quant l’oncle doit répondre à a question du douanier, rien à déclarer, avec aussi la respiration coupée, retenir son souffle, à cause du paquet de beurre caché dans la poche du pardessus du conducteur impassible. Sa voix d’adulte dans l’habitacle qui répond à l’uniforme, l’enfant le sait, elle ment.

Il y a comme une incompréhension à porter le même prénom quand l’une est foncée et l’autre claire. Elle tient son journal. C’est lui que tu lis. Dans son journal trop sage, il ne se passe rien de ce qui pourrait t’intéresser. Tu es à l’âge où tes lectures doivent t’apporter des réponses à ton ignorance, des émois aussi. Elle écrit trop mièvre. Pourtant tu vas continuer à la lire comme la suivre et jusqu’au bout tu vas espérer que quelque chose se passe qui la sauvera d’une fin dévoilée avant même d’ouvrir le livre. Lire et refuser l’inéluctable. Et ce constat amer : l’écriture qui ne sauve de rien. Et la lire alors, cela change quoi ?

Qu’est-ce que cela a changé ?

Tu visiteras sa maison, l’endroit où elle s’est cachée. Des années plus tard et c’est incontournable, tu veux y entrer. Même s’il n’y a rien à voir, tu veux toucher de tes yeux à 360 degrés les pieds posés dans le lieu et non pas juste déplier ses petits caractères imprimés noir sur blanc en millier d’exemplaires.

Revenir sur ses pas à elle, c’est revenir sur les tiens, même si la mort vous sépare.

Tu penses aux livres qu’elle n’écrira pas.

Porter le même prénom qu’elle et peu à peu agrandir sa carapace, plaque après plaque, carré après carré, mosaïque d’identités disparates et improbables issues des héroïnes au hasard des lectures.

Depuis comme elle, aligner des mots dans un journal intime.

L’écriture du journal, c’est sans obligation de forme, parfois même en style télégraphique si le temps m’est compté. Parfois aussi tout en longueur pour faire comprendre – mais à qui, puisqu’on est dans le secret du carnet – la gravité de ce regard que P a adressé à une autre, la tristesse qui doit étreindre les mots ou les précipiter…

Avant d’écrire un jour, il y avait eu dans les jeux pouvoir décider du scenario. Et c’est à moi que revenait cette tâche, parce que j’étais le garçon. À cause de ma coupe de cheveux. À la Jane Seaberg. Ma mère intransigeante, insensible aux larmes. Le choix du scenario, une compensation au fait que jamais je ne serais l’Isabelle de Thierry La Fronte ou aucune des autres, réservé aux deux tresses à rubans ou aux cheveux longs et bouclés à barrettes. Il me faudrait me cantonner au rôle du garçon, de l’homme, de l’amoureux, du prince, du chevalier, du bossu, de Lagardère et des autres. Mais l’histoire ce serait moi, avec les mots à dire, moi qui les placerais dans leurs bouches roses de fille.  

Et faire compter la forme, cela viendrait de là. Pour lutter contre la brutalité, la simple brutalité d’être en vie et plus tard, chercher la forme du texte, travailler sur le choix des mots et aussi sur leur compagnonnage, pourquoi lui avec lui et pas avec cet autre, cet ordonnancement, c’est nécessité comme arrondir les angles. L’écriture viendrait de là.

Et même si un livre ne sauve de rien, au moins continue-t-il à produire quelque chose chez celle ou celui qui le lit.

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

Un commentaire à propos de “# le livre comme fiction #06 | Porter le même prénom.”

Laisser un commentaire