Ajout d'un 3bis possiblement dans la consigne - PDF inchangé -
3bis• La consigne, c’est la consigne
(Saint-Exupéry – Le petit prince)
Vos retours si doux de lecture sur mes taxis, et comprendre que la demande était autre. J’y retourne voir. La consigne a bu la tasse, on peut le dire. Non sans raison. Les voici :
1/Les taxis me mettent mal à l’aise - au final je l’ai écrit en guise de 3. Cette revue de trois scènes déjà écrites maintes fois me confirme que la piste Clarice Lispector au-delà des dix entrées que nous travaillerons cet été pourrait ouvrir les portes d'un projet en vrac à ce jour.
2/Laurence Vieille, ma chère amie et si grande artiste a publié l’an dernier un petit grand livre, Les vies de Jésus aux éditions Abrapalabra - collection poche. Le livre commence par un dialogue plutôt asymétrique, entre elle et Jésus qui est, vous l'avez deviné, le nom d'un chauffeur de taxi. Je me dis que je mélange tout. Je fais mon sujet sur les taxis. La consigne est mangée.
3/Depuis que j'écris, je zappe les dialogues. Je shunte, j'évite, je décalcomanie, je saute-mouton, je contourne, je substitue, bref je me défile.
– Jules passe sous l’eau. Vous voyez. Il est sous l’eau. Tu es sous l’eau, Jules. Tu ne restes pas à la surface.
– Quoi ?
– La surface. C’est tes bras. Vous voyez ? Ses mouvements. Les bras.
– Hein ?
– Regarde moi. C’est tes bras. Plie tes bras. Plie et tire. Fais un rond. Avec tes bras.
Il fait son mouvement. Passe nettement sous l’eau.
– Voyez. Les bras. Il fait, euh, comme ça, je vous montre, et ça va pas comme mouvement, pardon je vous montre même si…il fait comme ça, pardon, comme… battre des ailes alors que non, il faut plier. Et tirer. Sinon il passe sous l’eau, il coule.
– Ah. C’est ça ? La surface ou sous l’eau ? Plier ?
– Oui, les bras, les plier, ramener vers soi. Pour rester à la surface, et avancer mieux.
En bout de bassin, l’enfant escalade les trois marches de l’échelle et fonce au petit bain avec la démarche de celui qui se pique les pieds sur le sol rugueux. Il maugrée:
– Elle parle, et elle me bourre de conseils. Juste on vient, et elle, comme ça, elle me regarde et elle me dit quoi faire avec ses conseils. On lui a dit pas de leçon cette année, mais comme elle me connaît, elle me regarde, et elle me conseille. Et moi, je viens pas pour des conseils.
Le lendemain, il brasse bien allongé à la surface.
1•
Pas question de poser question à une carte et de projeter réponse sur un oracle
Agissez selon l’heure Éprouvez éprouvez
2•
Derrière moi il surgit — on le dirait inquiet — il me frôle et s’approche du visage de la serveuse pour mieux contrôler son attention. Il parle vite et dit deux fois la même chose. En anglais. Sans excuses. Au début quasiment il grommelle. Puis recommence et il articule. Il défend sa question comme si l’avenir en dépendait. Le sien. Celui des amis qui arrivent. Celui des cinq chaises dont il a besoin. Pour les autres. Qui arrivent. Il dit ça Ils arrivent — il le prononce pour s’entendre penser C’est du vrai, c’est du sûr. Pas de lapin, des retrouvailles. Incessamment, comme prévu, cinq autres seront là. Vous verrez. Je n’invente rien. Il faudra cinq chaises. Voilà sa demande pressante. Il explique une troisième fois. Il veut une table, celle derrière moi, et rassembler avant l’arrivée des autres, les cinq chaises autour de cette table. Pour les cinq amis. Pour quand ils arrivent. Je prends mon verre avec le plaisir ralenti d’un quart d’heure à moi seulement, je bois par petites gorgées, sans m’occuper de rien, percevant la fontaine au centre de la place, ses becs à gueules de lion, l’absence du bruit familier de l’eau, quelques oiseaux chanteurs dans les platanes centenaires, gardiens de la normalité. L’église sonne le quart de six heures, je me lève. En quittant la terrasse des Arcades, je le vois, il est assis entouré de chaises penchées vers lui, un cercle serré. Son verre à la main, il couve les chaises du regard comme voir le groupe déjà installé alors que cinq chaises vides lui font la compagnie.
3•
Le taxi n’est pas une expérience familière, elle installe chez moi une atmosphère spéciale, entre culpabilité et inquiétude, envie de me laisser mener et de contrôler l’itinéraire, la confiance d’arriver à bon port et la défiance de me retrouver perdue.
Celui-là me ramène un mercredi de septembre jusque chez moi, une banlieue où il ne gagnera rien de s’y rendre car il repartira à vide. J’écoute son problème, le mien est que je saigne, je crains de salir sa banquette, je dois être livide, je dis le besoin d’arriver le plus directement possible, et sans secousses, et que je me sens bien. En 1992, on peut sortir seule d’un service d’orthogénie après une intervention — sans anesthésie. Le chauffeur m’a oublié, je me souviens de sa voix.
En 1976, quatre garçons et moi étions à Londres le soir. Une adresse imprécise où se rendre pour passer la nuit. Ou plutôt si précise qu’elle indique un lieu non habité dit le taxiqui ne veut pas y aller. L’endroit est habité, un squat de hippies recommandé par le Guide du London Underground que mon père, sans doute un de ses pièges, m’a donné et même chaudement recommandé. Le chauffeur nous prend tous les cinq, et aussi les sacs, il ne comprend pas ce qu’un fille fait là, et qui plus est pour passer la nuit à une adresse si mauvaise, l’homme est rétif, puis cède, après quinze minutes il nous laisse au coin d’un erue, dit c’est en face, enfin c’est que nous comprenons, puis il file le plus vite possible après quelques mots qui doivent vouloir dire Faites attention, à moins que ça n’eai été Qu’est ce que vous allez foutre là, nom de nom!
En 2019, l’amie d’Égypte a commandé un taxi pour cinq heures, il sera en bas à la station-service, au coin de son immeuble, elle l’a commandé, et payé, la voiture est sûre, le chauffeur sera là, le prix dépassera on complètera seulement en arrivant, elle le lui a expliqué, il sait exactement de quoi il retourne, nous les voyageurs peu habiles pensons avoir compris, le taxi, en bas, au coin, à la station, le payé et ce qu’il faudra ajouter, le montant à ajouter, pas plus. Compris : pas plus ! c’est arrangé avec lui. Il saura comment nous traiter, et le prix payé et le manque à ajouter, sans dépassement. À quatre heures quarante-cinq, l’ascenseur nous descend, nous tâchons de passer la porte non sans réveiller le vieil homme qui garde les lieux, on l’avait prévenu de notre passage matinal, il ouvre un œil et nous dit bye bye, il se recouche sans doute. Puis c’est l’avenue déserte et déjà bruyante de klaxons, la station essence qui fait l’angle, viennent les minutes à attendre, de la fenêtre l’amie nous adresse quelques mots depuis trop haut pour qu’on entende, encore cinq, puis dix minutes. Un peu d’inquiétude, l’arrêt de deux ou trois taxis croyant qu’on les interpelle, leur incompréhension et attitude pressée. Puis avec un léger retard, la voiture arrive, plaque égyptienne, sur plaque allemande, une bouteille de gaz dans le coffre, nos valises tanquées à côté du récipient, à l’arrivée dans vingt-cinq minutes nous aurons encore deux heures d’avance sur l’avion, ça roule au long des boulevards, puis du périphérique, Le Caire est frais à cette heure, le compteur file, le prix payé et le dépassement, en sortant de la voiture je complète le prix de la course, l’homme acquiesce, il est au courant, il a l’habitude, je ne sais pas s’il nous souhaite un bon voyage, il dit quelque chose et je le remercie. Il a déjà disparu.
4•
L’énervée s’énerve pour de vrai et commet quelques erreurs vis-à-vis de ses sœurs humaines. Rien de bon, ni à écrire ni pour écrire.
En même temps, les encouragements de CB me font du bien, comme une bonne douche au bon moment de la journée chaude. L’énervée sait qu’elle doit écouter ces mots-là, cette confiance.
En même temps, revoir MT et l’écouter lire avec AL s’avère une bonne médecine, du cœur et du corps. L’énervée sait qu’elle doit se laisser influencer, et par les mots des autres trouver lles siens.
En même temps, A entrouvre une porte vers la possibilité d’écrire au calme. L’énervée sait qu’elle ne doit pas s’emballer et seulement attendre, pour qu’un enthousiasme aboutisse.
En même temps, une carte de l’Oracle féministe des contre-pouvoirs aux éditions Courgettes, offre une aide pour le jour. L’énervée sait qu’elle peut trouver une inspiration dans les images de Lidia Rodriguez, Clarisse et Violette Vrydaghs, et les mots de Alicia Novis.

Je me plonge dans vos textes, apprécie la distance du texte avec les propositions, j’ai aimé l’homme qui attend, l’énervée s’énerve pour de vrai et le récit du taxi Merci
Merci infiniment, Caroline, d’être présente à la lecture, j’ai de mon côté enfin un peu de temps et une respiration pour visiter aussi vos textes et ceux des amies et amis, ce sera cet après-midi j’espère.
Vous étiez prompte ce matin et ma mise en ligne un peu poussive, alors juste vous dire que je viens d’ajouter une image, le texte lié à la proposition autour de la forme poétique empreintée à Albane Gelée, et le pdf plus facile à lire.
Belle journée, à vous,
toujours un réel plaisir à te suivre, catherine. pas toujours le temps nécessaire à lire régulièrement, hélas.
bien aimé le texte « taxi » et où tu nous amènes
merci pour ce partage
J’ai bien aimé vos histoires de taxis, loin de la proposition de François, on apprécie que Clarice Lispector ait ramené en vous tous ces souvenirs. J’admire votre liberté, moi, comme une élève disciplinée, je m’efforce de toujours répondre à la proposition…
Moi aussi j’ai aimé les taxis mais également l’homme aux chaises vides. Je n’ai su s’il fallait en rire ou en pleurer, elle est belle cette histoire, merci.