Je ne le fais plus beaucoup maintenant — les habitudes changent, on finit toujours par devenir étranger à soi-même —, mais il y eut un temps où pas un jour ne passait sans que je lise une page ou deux de mon petit livre vert. Je ne me souviens pas où je l’avais déniché — certainement pas acheté, peut-être volé, probablement plutôt ramassé au milieu d’une pile de volumes qu’on allait brûler. Il avait très vite trouvé sa place dans la poche arrière de mon sac à dos, grâce à son format compact, une sorte de livre miniature, cinquante ou soixante pages seulement, tenant entre le pouce et l’index — et, plus tard, relogé dans un compartiment sur le côté du sac, parce que j’avais besoin de mettre des papiers à l’arrière, etc. La couverture était d’un vert gris pâle, marquée de grandes capitales noires que je trouvais laides comme des rues désertes, impersonnelles, froides, comme s’il s’était agi d’un document officiel, d’une fiche d’identité, et c’en était une bien sûr, à sa façon, cette couverture avec son titre et son nom d’auteur. Du reste, celle-ci n’a pas résisté longtemps au peu de soin que je lui donnais, et, quand elle a commencé à se déchirer et à s’arracher, j’ai souvent profité pour découper dedans de petits rectangles que j’utilisais comme filtres à cigarette — le papier cartonné était parfait pour cet usage.
Une fois la protection de la couverture définitivement disparue, les pages exposées se salirent assez vite, se froissèrent, finirent par se détacher elles aussi comme des peaux mortes. J’observais cette dégradation avec passivité ; je me disais alors, j’en avais la certitude, que c’était de cette façon que les livres vivaient leur vie : après tout, c’est ainsi que je vivais aussi, je ne connaissais pas d’autre mode d’existence. Les pages de titre se perdirent un jour de pluie particulièrement venteux ; le papier pourtant épais et d’apparence robuste se désagrégea très vite une fois mouillé — il aurait fallu le mettre immédiatement à sécher avec soin, mais j’étais moi-même détrempée, préoccupée alors par d’autres sauvetages qui me paraissaient plus essentiels (mes vieilles chaussures loqueteuses, un morceau de pain qui devait me faire deux ou trois repas). Je me fis la remarque qu’avec cette perte et celle de la couverture, le nom de l’auteur avait maintenant définitivement disparu du livre ; il ne demeurerait plus que dans ma tête : un certain Beckett, qui n’avait de sens pour moi que parce qu’il m’évoquait ton nom, Becky, mon amour. Je me souviens précisément aussi des dernières pages du livre : ce n’étaient pas des blocs compacts de texte comme les autres pages, mais des listes de titres suivis de noms d’auteurs ; et je les ai souvent regardés rêveusement, ces noms, ces titres, suivant leur belle typographie du doigt, avant que ces pages soient à leur tour déchirées, défaites, détachées, dans des circonstances dont je n’ai plus la mémoire. Peut-être est-ce celles-là que, dans un mouvement un peu désespéré, j’utilisai un jour de grand froid et de grande détresse pour me moucher. Je ne sais plus.
Ce furent mes crises qui entamèrent le plus durement le petit livre vert. Dans ces moments, si le livre était à portée de main, il m’arrivait d’en arracher des pages, de les réduire à des petits lambeaux que je mettais dans ma bouche les uns après les autres. Souvent, quand je me rendais compte de mon égarement, je me trouvais en train de les mastiquer, consciencieusement, spirituellement pourrais-je dire, je crois : car je ne me mâchais pas cette pâte avec voracité, bien au contraire, mais avec une sorte d’élévation des sens que je ne connaissais jamais à d’autres moments, que je n’ai jamais connue depuis. Pour autant que je puis me souvenir, il me semblait alors que se déposait sur le bout de ma langue, dans le creux de mes joues, contre mes dents, le goût farineux du papier, les touches acides de l’encre, presque électriques comme si elle se débattait au contact de la salive, et tout un éventail de nuances boisées, de touches carnées, d’odeurs macabres qui semblaient transmettre non seulement l’histoire du papier et du livre, mais de la langue qu’ils portaient. Quand j’avais bien mâché, je recrachai parfois les boulettes de papier blanchâtre et les regardais sécher sur le rebord d’une fenêtre où je les disposais comme des soldats d’une armée, ou bien, d’autres fois, je les enfonçais dans mes oreilles pour en entendre les voix qui en sortiraient, minuscules bien sûr, ou dans mon nez pour des raisons obscures, mais qui paraissaient alors parfaitement légitimes.
Pendant longtemps ces accidents n’altérèrent en rien les habitudes de lecture que j’avais prises dès le début, quand j’avais acquis le petit livre vert et que l’ensemble des pages étaient lisibles et encollées à la tranche, couverture comprise. Par la suite, lorsque l’intégrité du livre déclina, je persistais à ouvrir chaque jour le petit livre au hasard, avec précaution pour ne pas l’abîmer davantage, je commençais ma lecture en haut d’une page de gauche et j’avançais aussi loin que je pouvais, jusqu’au bas de la page de droite quand j’en avais la force. C’était toujours un moment d’une grande douceur, l’un des plus importants de ma journée, si je me souviens bien. La répétition de l’exercice avait fini par me rendre familières certaines pages, même si je ne comprenais pas bien de quoi il s’agissait, puisque je ne connaissais pas la langue dans laquelle elles étaient composées. Un jour, je rencontrai un homme qui me dit que ce livre était écrit en anglais, mais qu’il avait été originellement écrit en français et seulement ensuite traduit en anglais par l’auteur lui-même. Il me montra en bas d’une page la mention qui devait servir de preuve à ses paroles (Translated by the author). Je crois que j’aurais voulu être scandalisée par cette révélation, mais, dans le fond, cela ne m’importait pas, je m’étais depuis longtemps attachée à ce livre pour d’autres raisons. Je le roulais sur lui-même, comme un petit animal, je le serrai dans mon poing ou le glissait dans la poche latérale de mon sac, à portée de main. Quand je me retrouvais au milieu de nulle part, ce qui m’arrivait souvent, il était toujours là, avec ses mots étranges, certains assez proches de ma langue pour que je puisse imaginer un sens, d’autres indéchiffrables et plus beaux encore, plus mystérieux.
Il ne reste plus maintenant que cinq pages, dix blocs de textes imprimés recto verso, interrompus parfois par une demi-ligne blanche lors d’un retour à la ligne. Je les regarde de temps en temps avec plaisir, je lis une phrase ou deux, parfois un peu plus, avec nostalgie, je pense à la couverture verte et cartonnée, mais je ne les garde jamais trop près de moi parce que je crains toujours qu’une nouvelle crise cause leur disparition définitive. Je sais qu’elles finiront ainsi, dévorées ou détruites par les intempéries, c’est inévitable, mais je m’efforce de retarder ce moment. J’imagine qu’il n’y aura plus un jour qu’une seule page, qu’il me semblera que cette page, à sa façon, sera encore le livre, tout entier, le petit livre vert, et même une demi-page ferait l’affaire, même le goût de cette demi-page dans ma bouche serait encore le livre et ses mots inconnus. Quand j’avais croisé l’homme qui connaissait l’anglais, il m’avait montré les petites lettres qui se trouvent inscrites en haut de chaque page, au-dessus de chaque bloc de texte. Il m’avait dit que c’était le titre du livre qui était répété — et c’est vrai que je m’étais alors rappelé des lettres, les mêmes, sur la couverture. J’espère que, quand tout aura disparu, je tiendrai encore ces lettres dans ma main, les dernières : The End, La Fin.
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Chapeau bas !