# Atelier du mardi 13 mai # | Hiroshima

József Szabó peintre et sculpteur hongrois.

,je les vois là, je les regarde, j´entends leur peur, leur détresse, je perçois leur peine et leur souffrance. Je les vois, je te regarde, tu portes en toi une émouvante faiblesse. Des Bras qui embrassent, soutiennent nourrissent, lavent, habillent, entendent, soignent, reconnaissent, consolent sont absents, les enfants dont le psychisme n’est pas entièrement saccagé demandent, réclament douceur, écoute, chaleur, rires, explorations, découvertes, lecture, écriture, jeux, rires. Leurs rires dans la dureté de leur quotidien comme une grâce. A la maternité un Nourrisson de quinze jours blanc comme un cierge de Pâques dos tourné, en Détresse, yeux à peine ouverts fixent le mur, il ne se Nourrit pas, ne bouge presque pas, Respire à peine. Tu ne dis rien, de son petit Corps secoué d’Absences, tu ne parles pas de ces nourrissons qui se laissent mourir de désespoir par manque d’échanges émotionnels, l’absence de leur mère n’est pas un vide, elle est une blessure qui ne se refermera pas. Je marche entre les lits superposés, usés, défaits, sans hygiène de cet hôpital rural. Là, un personnel aux rares intermittences, des médecins généralistes, infirmiers, auxiliaires de soins, interchangeables, sous-payés, peu formés pour répondre aux pathologies de ces Enfants. Tu ne vois Rien, tu n’entends Rien, tu ne prononces pas une seule Parole, tu notes l’horreur de leur quotidien d’un geste rigide, mécanique, tu coches, tu remplis des cases, tu mets en Cage ceux qui le sont déjà, tu te convaincs de l’Insignifiance de ce que tu vois, pour toi tout est normal, fluide, limpide. Dans mon carnet, leur souffrances en phrases sonores.

Trois couples de français vantent les bienfaits de la Hongrie, fiscalité avantageuse, coût de production compétitifs, position stratégique dans la chaîne d’approvisionnement européenne, infrastructures de qualité, un territoire où tout paraît encore possible.

,je soudoie les gardiens pour les rencontrer, les photographier dans ce centre précaire isolé aux conditions difficiles pour transmettre de ce que je perçois de l’inhumanité de leur Vie. Soins matériels minimes peu de contacts humain entrainent des dégâts massifs sur leur développement. Ta Voix se fige, ta voix se perd dans ce Vacarme de cris, de pleurs d’enfants, de rires grinçants en écho des laissés-pour-compte. Je m’extrais de cette fournaise, abyme de désespérance construite par strates compactes, la violence de leur Pauvreté te pétrifie. Tu ne sais rien de l’Espérance aveugle de ceux qui, trop Pauvres pour nourrir leurs enfants, trop Pauvres pour les soigner, trop Pauvres pour les éduquer, le laissent à la Merci d’autrui pour qu’il Vive. À la Maternité les Prématurés n’ont plus de Famille. Dénutris, sans hygiène, les enfants hurlent, certains se cognent la tête contre les murs, tu Entends leurs grondements, tu Perçois ce qu’ils disent des violences infligées, des viols à répétition, humiliations, rejets, insultes, tu crains ce face à face avec le Silence impétueux de leur Vie. Eux ne savent plus, ils n’ont jamais su qui ils sont? D’où ils viennent? ni Pourquoi ils sont là? leurs Pourquoi comme des mantras dans leurs corps fatigués d’enfants brisés désignés par une Pléthore de mots – fous, dingues, barjos, mabouls, gaga, débiles, pas finis, fêlés, cinglés, timbrés, givrés, perchés, chtarbés, dérangés, perturbés, troublés, déséquilibrés, aliénés, insensés, hallucinés, instables, délirants, déments, extravagants – quels sont les mots pour ceux qui les rendent tels? tu dis Dysfonctionnants, Perturbants? c’est Insignifiant. Des murs lépreux sans Pitié entourent leur Prison de plomb, tes yeux se plissent, Eux pleurent au fond d’un abîme effrayant,

Des amoureux de la nature en vacances découvrent les forêts, les prairies, les chemins de terre, les rivières claires, observent les oiseaux dans ce paradis de l’ornithologie. L’éventail touristique est ample, historique et culturel, rural et authentique, tourisme thermal, gastronomique et vinicole.

,j’écoute un discours professionnel, trop bien écrit, trop lisse sur les Transformations structurelles apportées par le nouvel État, les ONG, l’entrée de la Roumanie dans l’UE, des Améliorations, des prises en charge, des Adoptions, de petites structures d’Accueil, plus aucun Asile sur notre territoire mais nous manquons de spécialistes, psychiatres, pédopsychiatres. Avec le temps dit-il. Je lui répète qu’il est impossible de respecter les enfants en les classifiant en psychotiques ou Abandonniques cet arbitraire ne réglera en rien le problème, je, lui répète qu’ils souffrent de Désordres Post-Traumatiques, j’entends son exaspération, il ne comprend pas pourquoi je ne reconnais pas le travail parcouru, il s’énerve, dit avec emphase ;

L’Institution assume son devoir de Père en accueillant les orphelins quels qu’ils soient, les Tziganes surreprésentés pour leur extrême pauvreté par le fait des Roms pensais je,les enfants handicapés, les enfants pauvres, les bébés malades refusés par leur mère, les adolescents en rupture, les adultes vulnérables, nous les recevons tous dans les conditions optimales qui nous sont allouées, nous les guidons. Vous avez visité nos nouvelles installations d’Accueil, nous considérons nos Avancées comme une réussite, ici le problème de l’Abandon n’est pas focalisé sur le handicap, c’est un problème beaucoup plus large, un problème social global. Je voudrais le croire, je le rassure avec empathie, lui apporte ma sympathie, il se détend et me sourit. Je lui pose une dernière question, celle des fugueurs, il répond sèchement, nos enfants sont retrouvés dans les premiers jours, notre police déclenche une recherche nationale, les ONG vous le confirmeront. Il met fin à notre entretien. Des enfants Ukrainiens s’arrachent de leur pays, de leur famille, traversent la frontière prêts à tout affronter pour fuir la guerre. En Europe Occidentale, rien de nouveau,

À pleines dents, leurs implants leur ont coûté 2 à 4 fois moins cher qu’en Europe de l’Ouest. Les dentistes sont très bien formés et les cliniques ultra modernes, ils parlent extensions d’usines, investissements directs, relocalisations internes aux groupes.

,je prends le métro direction le delta urbain, ce lieu m’apaise. Je photographie machinalement des hérons cendrés, les pigeons bisets au corps bleuâtre, cou et poitrine parsemés de reflets irisés verts, violets ou rougeâtres, leurs yeux à l’iris orange doré cerclé d’un anneau pâle, leur peau fine presque transparente entoure leurs yeux, leur bec gris à peine recourbé dévoile une cire blanche, deux lignes noires bien visibles sur leurs ailes, deux barres noires sur des corps d’enfants. Je reçois un document de l’Institution, Questions de l’accouchement sous X? je le lis, l’analyse. Pourquoi l’accouchement sous X n’entraîne-t-il pas une baisse des infanticides? pourquoi ne met-il pas fin aux abandons clandestins? pourquoi des nourrissons sont ils toujours laissés dans des endroits où ils n’ont aucune chance de survivre, poubelles, trottoirs, lieux isolés ? ta voix inaudible me froisse. Je marche jusqu’au quartier juif. Les Roumains le surnomment Hiroshima, Hiroshima après le largage de la Bombe Atomique. Tout a été rasé laissant un paysage de ruines et de gravats à l’exception de quelques rues encore debout, quelques synagogues, un théâtre juif d’État et une seule maison, la délimitation géographique du surnom dépasse le quartier juif. Des quartiers entiers de Bucarest sont massivement détruits pour faire place, construire Le Palais du Peuple. Terrains vagues et espaces vides, avenues gigantesques, sentiment d’inachevé, quelque chose manque à la vie quotidienne dans ce décor monumental et froid. Au centre de la destruction planifiée existaient des milliers de maisons, d’écoles, d’hôpitaux, centres éducatifs, églises, commerces. Environ un tiers des villages roumains ont été détruits, provoquant une détérioration généralisée du patrimoine bâti et la fermeture de la plupart des commerces locaux, de tout cela, de cette destruction là, de ces cendres, tu n´en parles pas, tu n’écris rien sur les déplacements systématiques des populations de leurs implantations dans des ensembles d’habitations standardisés à l’architecture stalinienne, dans des agrovilles et autres villages. Les bars ouvriers ont disparu.

,je te retrouve un peu plus loin dans un bar branché, fond musical jazzy, décor curieusement baroque mais chaleureux, serveuses souriantes choisies pour leur plastique identique, cocktails du jour, boissons traditionnelles, les restaurants sont pleins, les touristes sortent en groupe de leurs hôtels standardisés, les supermarchés envahissent les rues, la gentrification avance. Le contraste est foudroyant entre le quartier neuf et le quartier pauvre, d’une pauvreté Extrême.

Quatre femmes sortent d’une clinique esthétique haut de gamme, elles parlent botox, fillers, liposuccion, implants mammaires, prix attirants, rapport qualité prix excellent, demain est le grand jour,

j’inscris leurs prénoms leur âge au dos des photos de leurs visages, je décris ces enfants livrés à leur sort dans d’anciens hôpitaux casernes désaffectés vétustes réquisitionnés surpeuplés dans ces villages reculés, contraste cru ; dans les grandes villes, les avancées médicales, pédagogiques, psychologiques, sociales sont indéniables. Certains soignants portent en eux l’essentiel, empathie, sincérité, accueil, tendresse, ce supplément d’âme transforme le quotidien des enfants, le rend plus acceptable, plus léger, leur vie plus douce, ils reçoivent en partage la beauté de leurs sourires, une ébauche d’espoir,

Ils sont légions les Invisibles, les Différents, les Absents, les Meurtris aux corps effractés, troués de blessures invisibles, aux corps cassés, infiniment seuls, orphelins en exil, enfants de l’abandon.

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.