Hiroshima
Là, dans un village reculé, je les vois, je les regarde, j’entends leur peur, leur détresse, je perçois leur peine et leur souffrance, je les vois, je te regarde, tu portes en toi une faiblesse émouvante, je sais leurs besoins, être nourris, lavés, habillés, entendus, soignés, reconnus, les enfants dont le psychisme n’est pas entièrement saccagé cherchent douceur, écoute, chaleur, rires, découvertes du dehors, lecture, écriture, jeux, des bras qui embrassent, soutiennent. A la maternité un Nourrisson de quinze jours, je le vois, je le regarde dos tourné ; en détresse ses yeux à peine ouverts fixent le mur, il ne se nourrit pas, ne bouge presque pas, tu ne dis rien, de çà de son petit corps secoué d’Absence, tu ne parles pas de ces nourrissons qui se laissent mourir de désespoir. Je marche entre les lits superposés, usés de cet hôpital rural. Là, un personnel absent, de rares médecins généralistes interchangeables, sous-payés, peu formés pour répondre aux demandes des pathologies de ces enfants cas de négligence, absence de stimulation, violence institutionnelle. Tu ne vois rien, tu n’entends rien, tu ne dis pas une seule parole, tu notes l’horreur d’un geste rigide, tu coches, tu remplis des cases, tu mets en cage ceux qui le sont déjà. Dans mon carnet j’écris leur souffrance. J’ai soudoyé les gardiens pour les rencontrer les photographier dans ce centre précaire, isolé, aux conditions difficiles pour écrire ce que je perçois de l’inhumanité de leur vie, ta voix se fige, ta voix dans ce vacarme de cris, de pleurs d’enfants, être humains attachés, affamés, laissés sans soins, le rire en écho des laissés-pour-compte. Je suis dehors, hors de cette fournaise d’immense désespoir, tu te détournes de leur pauvreté endémique, tu ne sais pas l’espérance aveugle de ceux qui, trop Pauvres pour nourrir leur enfant, trop pauvres pour les Soigner, Trop pauvres pour les éduquer, le laissent à la Merci d’autrui pour qu’il vive. À la Maternité les prématurés n’ont plus de Famille. Dénutris, sans hygiène, les enfants hurlent en se cognant la tête contre les murs, tu entends leurs grondements, tu perçois ce qu’ils disent des violences infligées, des viols à répétition, humiliations, rejets, tu as peur de ce face à face avec le silence impétueux de leur Vie, ils ne savent plus, ils n’ont jamais su qui ils sont, d’où ils viennent ni pourquoi ils sont là, leur pourquoi comme des mantras dans leurs corps fatigués d’enfants brisés gravement perturbés que l’on désigne par une pléthore de mots – fous, dingues, malades mentaux, loufs, cinglés, gaga, débiles, pas finis, timbrés, branques – quels sont les mots pour ceux qui les rendent tels, tu dis dysfonctionnants, perturbants, c’est Insignifiant. Des murs lépreux sans pitié entourent leur prison de plomb, tu plisses les yeux, Eux pleurent au fond d’un abîme effrayant,
Des amoureux de la nature en vacances découvrent les forêts, les prairies, les chemins de terre, les rivières claires, observent les oiseaux dans ce paradis de l’ornithologie. L’éventail touristique est ample, historique et culturel, rural et authentique, tourisme thermal, gastronomique et vinicole. Des vacances,
Ici à Bucarest, j’écoute un discours bien appris, construit sur mesure sur les transformations structurelles apportées par le nouvel État, les ONG, l’entrée de la Roumanie dans l’UE, des améliorations, des prises en charge, des adoptions, de petites structures d’accueil, plus aucun asile sur ce territoire mais manque de psychiatres, encore plus de pédopsychiatres, avec le temps dit-il. Je lui répète pour la énième fois que classifier les enfants en psychotiques ou abandonniques ne réglera en rien le problème, je lui répète qu’ils souffrent de désordres post-traumatiques, j’entends son exaspération, il ne comprend pas pourquoi je ne le félicite pas du travail parcouru, constructions de maisons familiales, fermetures ou presque des anciens orphelinats, programmes d’intégration incluant les enfants handicapés, projets pilotes pour remplacer les grands centres, malnutrition éradiquée, soins adaptés, possibilité d’écoute des familles, formation avancée du personnel. L’Institution assume son devoir de Père en accueillant les orphelins quels qu’ils soient, les Tziganes surreprésentés non pour leur origine mais pour leur extrême pauvreté, les enfants handicapés, les enfants pauvres, les bébés malades refusés par leur mère, les adolescents en rupture, les adultes vulnérables, nous les recevons dans les conditions optimales qui nous sont allouées, nous les guidons. Vous avez visité nos nouvelles formes d’accueil, nous considérons nos avancées comme une réussite, ici le problème de l’abandon n’est pas focalisé sur le handicap, c’est un problème beaucoup plus large, un problème social global de pauvreté systémique. Je veux tellement le croire, je le rassure avec empathie, lui apporte ma sympathie, il se détend et me sourit.
À pleines dents, leurs implants leur ont coûté 2 à 4 fois moins cher qu’en Europe de l’Ouest. Les dentistes sont très bien formés et les cliniques ultra modernes, ils parlent délocalisation de leur entreprise, ici main-d’œuvre à moindre coût, peu de taxes.
Je prends le métro direction le delta urbain, ce lieu m’apaise, je photographie machinalement des hérons cendrés, les pigeons bisets au corps bleuâtre, cou et poitrine parsemés de reflets irisés verts, violets ou rougeâtres, leurs yeux à l’iris orange doré cerclé d’un anneau pâle, leur peau fine presque transparente entoure leurs yeux, leur bec gris à peine recourbé dévoile une cire blanche, deux lignes noires bien visibles sur leurs ailes, deux barres noires sur des corps d’enfants. Je reçois un document de l’Institution, je suis seule à le lire, tu refuses cette lecture dont le thème est Pourquoi l’accouchement sous X n’aboutit pas à la baisse des infanticides, l’abandon clandestin sauvage est mène directement au décès du nourrisson jeté dans une poubelle ou déposé sur un trottoir, ta voix inaudible me froisse, je marche, loin de toi je marche jusqu’au quartier juif. Les Roumains le surnomment Hiroshima, Hiroshima après le largage de la bombe atomique. Tout a été rasé laissant un paysage de ruines et de gravats, à l’exception de quelques rues encore debout, quelques synagogues, un théâtre juif d’État et une seule maison, ce quartier n’est pas seul dans cette destruction programmée, des quartiers entiers de Bucarest sont massivement détruits pour faire place, construire La Cité du Futur. Terrains vagues et espaces vides, avenues gigantesques, sentiment d’inachevé, quelque chose manque à la vie quotidienne dans ce décor monumental et froid. Au centre de la destruction planifiée des milliers de maisons, d’écoles, d’hôpitaux, centres éducatifs, églises, commerces, anéantissement d’un tiers des villages roumains, dégradations massives du bâti, fermeture des commerces, des magasins de proximité. Les bars ouvriers ont disparu. Je te retrouve un peu plus loin dans un bar branché, fond musical jazzy, décor curieusement baroque mais chaleureux, serveuses souriantes choisies pour leur plastique identique, cocktails du jour, boissons traditionnelles, les restaurants sont pleins, les touristes sortent en groupe de leurs hôtels standardisés, les supermarchés envahissent les rues, la gentrification est toujours en marche. Le contraste est foudroyant entre le quartier neuf et le quartier pauvre, d’une extrême pauvreté.
Quatre femmes sortent d’une clinique esthétique haut de gamme, elles parlent botox, fillers, liposuccion, implants mammaires, prix attirants, rapport qualité-prix excellent, demain est le grand jour.
Je termine mes visites, écris, inscris des prénoms au dos des photos de leurs visages, je décris les enfants livrés à leur sort dans d’anciens hôpitaux ou casernes vétustes réquisitionnés, surpeuplés, dans les villages reculés, contraste cru, dans les grandes villes les avancées médicales, pédagogiques, psychologiques, sociales sont indéniables. Il y a chez certains soignants l’essentiel, ce supplément d’âme donné aux enfants pour rendre leur vie plus douce et recevoir en partage la beauté de leur sourire, l’espoir,
Ils sont légions les Invisibles, les Différents, les Absents, les Meurtris aux corps effractés, troués de blessures invisibles, infiniment seuls, orphelins en exil, enfants de l’abandon.