le livre comme fiction #03 | de la librairie comme fiction

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#03 | Vincent Puente, de la librairie comme fiction

Dans les deux tomes de son livre Le corps des libraires (éditions de la Bibliothèque, 2015, 2021), Vincent Puente propose vingt-neuf récits qui tous présentent, dans autant de villes différentes, vingt-neuf librairies qui sont chacune comme une des facettes, prise isolément, de ce qui nous relie à l’imaginaire du livre.

Ainsi ce libraire qui décide de n’avoir en stock qu’un seul titre, et de n’en changer qu’une fois par an. Ainsi cette librairie où on vient se placer dans la queue devant un étroit guichet donnant sur la rue, et après un échange de quelques phrases c’est l’employé qui décide du livre qu’il vous faut. Ou celle qui se vante d’avoir des stocks si complets que nul n’a jamais pu explorer jusqu’au bout ses dédales et couloirs. Ou bien, rue de la Tranchée à Poitiers, cette libraire accessible par un haut et raide escalier qui ne se révèle que de nuit, certains soirs de brume.

De ces vingt-neuf librairies (des textes plutôt brefs dans le volume I, des textes plus longs dans le II) j’en ai extrait 8, à télécharger dans le document d’appui : méfiez-vous cependant, forte incitation à les lire toutes !

Une «histoire de mes librairies», j’en avais composé une, mais je ne cite cette démarche ici qu’à titre de contre-exemple. Chez Vincent Puente, il n’y a pas de narrateur, juste un «on» et la troisième personne pour faire émerger le récit, ou faire émerger la librairie de la ville, depuis son absolue singularité.

Et c’est cela que nous allons retenir comme consigne : vous partirez d’un souvenir réel, d’un souvenir fort, de telle librairie précise. Associée à telle période de votre vie, voire même de l’enfance, ou bien à telle ville ou tel voyage. Ou bien liée au hasard d’une exploration dans les dédales urbains, ou au contraire parce que c’est un rendez-vous qu’on aime annuellement à renouveler, ou bien même une pratique régulière depuis longtemps dans notre quotidien.

Nota : dans cette phase de dépli et d’inventaire, d’un cycle qui commence juste, il ne s’agit ni d’une bibliothèque, ni d’une boîte à livres, ni d’une collection particulière: avec l’appui du livre de Michel Jullien, Le format d’un livre (voir propositions #01 et #01 bis), on explorera tout bientôt d’autres figures de l’imaginaire lié aux livres.

La librairie comme commerce de ville (je sais, certaines sont juste dans un camion sillonnant la campagne!) est liée à la transaction qu’elle propose, structuration économique dont on sait comme elle peut être déterminante ou brutale aujourd’hui, mais liée aussi à l’histoire propre de chaque librairie particulière, en tant qu’aventure humaine avec fondateur·ice ou directeur·ice. Chez Vincent Puente, les libraires sont à égalité des librairies: tel celui qui, fasciné par l’idée d’un fonds absolument équilibré, fait tout pour refuser les ventes qui l’amoindriraient.

Pour commencer, pourquoi pas (pour vous, pas besoin de le publier, mais, dans notre livre collectif au terme de notre cycle, quelle belle accumulation cela pourrait produire…) un inventaire (voir les protocoles proposés par Georges Perec dans le chapitre «lieux où j’ai dormi» de son Espèces d’espaces) : liste chronologique depuis l’enfance, liste géographique depuis la plus lointaine jusqu’à la plus proche, liste depuis la plus petite jusqu’à la plus grande, liste de celles qu’on n’a visitées qu’une fois, liste de celles qui ont disparu.

Et maintenant, évidemment, plus facile de repérer sur laquelle va se fonder votre contribution. C’est là où Vincent Puente nous offre un magnifique cadeau : non, vous n’utiliserez pas de «je» ni n’utiliserez de «je» (insistance volontaire, mais qui ouvre à une autre bascule : et si le «je» est fictif, pouquoi pas ?).

En prenant distance avec tout registre autobiographique, l’élément référentiel source deviendra flottant, lui-même, à mesure que vous l’explorerez des caves (ah, les «catacombes» de l’ami Bruno, en son Livre voyageur à Montréal) au grenier (les livres personnels du libraire, est-ce une bibliothèque comme la nôtre) ou au bout des couloirs, ou dans la salle aux cartons et envois (n’est-ce pas, Pierre Barrault, un de nos plus curieux écrivains), le lieu référentiel va se distordre, amplifier ce qui le définit comme singulier, en somme devenir récit.

La description la plus neutre, alors, voir s’appuyant sur la plus grande objectivité apparente, peut se révéler comme le meilleur assaut pour le trouble, ou tout autre mot convenant à ce décollement de la réalité qui s’appelle littérature.

Chercher délibérément à faire fantastique ? Ce serait le meilleur moyen de tout annihiler. La force d’imaginaire (donc fantastique y compris, voir la librairie de Poitiers…) d’un récit, c’est de toujours maintenir en lui ce lien le plus fort et le plus serré à son socle référentiel. C’est juste une question de pinceau, de proximité, de regard.

Pas plus compliqué que ça ? Les vingt-neuf librairies de Vincent Puente sont des aventures narratives susceptibles de grande complexité, au contraire (peut-être, dans ma petite sélection à télécharger, ai-je pris les plus simples). Mais on est en terrain neuf — à preuve la rareté des livres qui s’y sont risqués, comme ce Corps des libraires —et c’est un des rouages dont nous avons le plus besoin, au nom même, aussi, des urgences du présent, pour le voyage que nous venons d’entreprendre, donc un grand merci d’avance.

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