#livre #03 | la librairie des murmures

Ce peut être juste un mot. Une phrase parfois. Un chuchotement qui se glisse au creux de l’esprit, une voix qu’on entend de l’intérieur qui vous enveloppe. Des mots échappés des livres qui résonnent et se faufilent dans une forêt de sons hors de l’audible. 
Sitôt qu’on a poussé la porte vitrée qui tient lieu d’entrée, le tintement de la clochette fixée sur le battant ouvre sur un monde étrange. Les oreilles s’éteignent, enveloppées d’une ouate qui réduit au silence l’ambiance de feutre. Seul persiste le son du monde, cette note qu’on possède tous au chevet de notre imaginaire et qui accorde nos pensées. On entre dans un silence étranger pour se retrouver seul dans cet ailleurs.
Devant nous, l’étroit couloir central entre les rayonnages garnis de livres jusqu’au plafond s’ouvre comme la mer Rouge. Sur la rive opposée, le libraire avec ses culs-de-bouteille sur le nez lève juste les yeux avant de replonger dans son grimoire. On fait un pas, puis deux, craignant au début que les flots nous submergent. Odeur de papier, de poussière humide, d’encre emprisonnée dans les pages des livres. Odeur morte d’avant le monde. 
On avance à petits pas dans l’allée, baignant dans les titres de livres et les noms d’auteurs qui ruissellent depuis la tranche des ouvrages. C’est souvent à cet instant précis qu’un mot, une phrase vous attrape. On se retourne, quelqu’un vous parle, mais il n’y a personne. Vous êtes seul, mais des voix vous envahissent, non pas dans un brouhaha indicible, mais tout au contraire avec la clarté d’un chuchotement intime. Les livres viennent vous parler au creux de l’esprit, comme un ami vous murmurerait quelque secret sensible. 
Alors, vous écoutez. Alors vous vous laissez aller et guider par ces effluves murmurés, par l’odeur des mots. Par l’ombre du vent, comme dirait Carlos Ruiz Zafón dans sa librairie des livres oubliés. Vous croyez jouer avec l’esprit du lieu, vous croyez être libre de votre abandon, mais c’est déjà trop tard. L’étoffe de velours vous a enveloppé et vous tient prisonnier dans une camisole. Vous êtes l’objet des livres qui vous entourent, vous êtes l’objet du livre qui vous a choisi. Le passage de la mer de livres s’est refermé et vous voilà englouti dans les flots sans que vous ne le sachiez. Votre regard, croyez-vous, vous amène jusqu’à l’ouvrage que vous saisissez dans le rayon. Vous étudiez l’objet, croyez-vous, vous le soupesez, vous respirez l’odeur des pages imprimées. Vous lisez la quatrième de couverture pour franchir le seuil du livre. Croyez-vous. Mais c’est bien lui qui dicte sa volonté, c’est bien lui qui vous a choisi. L’incipit ne résonne pas encore dans votre esprit, que les phrases chuchotées vous ont enivré. Vous ont enlivré.
Vous quittez la librairie dans le tintement d’une clochette, avec un livre sous le bras et l’esprit tapissé de murmures, les mots d’un livre qui vous a acheté.

Photo de Christina Langford-Millersur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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