

Tout a glissé dans l’ombre, tout détail disparu, ne demeure qu’un sentiment vague, une espèce de souvenir d’ambiance relié à la proximité du port et aux odeurs maritimes, ou alors ne s’agit-il que d’un canal qui relie deux mers et qui fait se croiser des bateaux avec des voyageurs à bord qui aiment lire pendant leurs vacances ou leur voyage de noces, en fait c’est la présence affirmée des grands oiseaux voraces et la rumeur incessante de l’eau qui renforce l’idée d’océan, alors sur ce chemin entre deux mers, il existe un point où le monde s’arrête, un point de rendez-vous, un point où l’on se risque pour quelques pas sur la terre ferme sous un soleil de plomb pour pénétrer le lieu, une grange immense qui n’a l’allure de grange que lorsqu’on la voit de l’extérieur,
il n’existe pas de ville par ici ni de confluence et personne ne sait comment l’histoire de la grange devenue librairie a commencé ni comment elle est devenue lieu de rendez-vous, en tout cas plusieurs décennies au cours desquelles se sont accumulées des collections de livres, anciens avec ou sans signet, mis au rebut, rescapés du pilon, albums d’après-guerre, romans d’adolescence à bordure rouge ou verte, polars, bandes dessinées, poches invendus rachetés à des exposants de marché partis à l’étranger ou emprisonnés ou décédés, stocks provenant de boutiques fermées pour cause de maladie ou de changement d’activité, difficile de s’y repérer, le labyrinthe s’étend sur plusieurs étages, d’ailleurs on ne parvient pas à en estimer le nombre exact, on s’y perd, on revient sur ses pas, les escaliers s’entrecroisent à la Maurits Cornelis Escher montant descendant puis remontant encore alors qu’on croyait avoir atteint déjà la limite des toitures révélant des rayonnages insoupçonnés où s’entassent d’autres ouvrages encore, sociologie anthropologie philosophie poésie, soudain dans un recoin une silhouette avec un livre ouvert entre les mains pareille à un fantôme issu d’une nouvelle d’Edgar Poe si bien qu’on hésite à poursuivre, teint cireux dans la pénombre aux fortes odeurs d’oxydation, après un bref mouvement de recul on s’éclaircit la gorge et on esquisse un signe de tête avant de se faufiler encore plus loin du côté des combles,
on explore,
comme enivré on traverse les siècles,
on a oublié la blancheur des oiseaux qui guettent autour des péniches amarrées aux quais pour la journée dans l’espérance de quelque chose à dévorer tandis qu’on s’aventure d’une passerelle à l’autre, on effleure le papier jaune ou gris, grange devenue continent capharnaüm, à la fin on est perdu, on ne sait pas trop où se tourner pour régler les livres extirpés du désordre ni même si on doit les payer ni où se trouve la sortie, finalement une sorte de guérite en rez-de-chaussée avec caisse enregistreuse et dame en robe des années cinquante, on se demande si la dame est réelle mais elle semble sourire et inviter à la rejoindre, ce n’est qu’à ce moment-là qu’on aperçoit la lueur là-bas juste après la caverne aux enfants, espoir de jardin, de soleil qui mord, de berges vertes, on retrouve ses esprits, en même temps le chemin vers le bateau inondé de lumière insolente, paquet de livres sous le bras qu’on lira lira pas, papiers vieillis odorants portant trace d’un long séjour dans cette grange entre deux mers, le grand canal devenu littoral propice à la paresse avec horizon d’arbres, crissements d’insectes et frémissement constant de l’eau contre les berges
après un temps de recherche je retrouve dans ma bibliothèque un des livres achetés ce jour-là...
Photographies ©françoise renaud