#livre #04 | alphabétismes

Ils sont tous les deux attablés devant un café et prolongent une discussion entamée il y a si longtemps. Cendrars et Céline ont des choses à se dire, ils n’ont pas eu besoin d’être voisins de ma bibliothèque pour le faire. Ils parlent de la guerre, c’est sûr. Les tranchées, l’horreur, le sang. Le voyage de Céline, l’or et bourlinguer de Cendrars. Malaparte n’est pas très loin. Je me suis arrangé pour le placer assez proche, j’ai identifié l’espace qui les sépare.  

Dans ma bibliothèque, les livres sont classés par ordre alphabétique des auteurs, Français d’un côté, reste du monde de l’autre. Pas de chauvinisme, c’est juste comme ça. Les romans ensemble, la philo, les bandes dessinées. Un rayon policier, un autre de science-fiction, des essais, de la poésie, des biographies. Certains auteurs ont été exfiltrés et placés ailleurs. Parce que. Parce que ça me paraît logique, même si ce n’est pas le cas pour tout le monde. Pas d’explication à donner, c’est comme ça. Perec et Calvino sont ensemble avec quelques bouquins sur l’Oulipo sur une petite étagère dans la chambre. Ils sont tranquilles, un peu isolés. Ils y sont bien. Foster Wallace, Danielewski et Cortazar sont ensemble aussi. Parce que. Paul Auster est tout seul, isolé lui aussi, avec quelques livres sur New York. Une vingtaine de romans. Je ne sais pas pourquoi, pour moi, Paul Auster n’a écrit qu’un seul livre. Tous ses romans ne sont qu’un seul livre et celui-ci est bien trop volumineux pour être classé avec les autres. Alors, le roman de Paul Auster occupe la rangée d’une autre étagère. Dans la chambre, toujours.

Apollinaire – Aragon, ce n’est pas de la science-fiction.

Tiens, André Gide, auquel Céline n’a jamais pardonné le Nobel. Gide qui discute avec Giono, rien de très étonnant non plus. Une correspondance qui se prolonge en discussion. Ce pourrait être en prenant un café aussi. Sur l’espace libre des étagères, les terrasses de café sont légion.

En parlant de Nobel, Frédéric Mistral et Patrick Modiano. Un Nobel avec 110 ans d’écart (1904 – 2014). De quoi peuvent-ils parler ? De Stockholm ?

Il y a un petit escabeau dans ma bibliothèque. Deux marches qui me permettent d’accéder à des livres hors de portée. Des livres placés tout en haut. Des livres de montagnes (normal), d’aventures, des livres aux formats peu usuels. L’escabeau me sert aussi à m’assoir. Je m’assois et je regarde les livres par leur tranche. Un nom d’auteur, un titre, parfois une maison d’édition ou une collection, écrits sur le côté. Il faut pencher la tête. Je suis assis mais je ne penche pas la tête. Ou si peu. Je les connais, mes livres, j’en connais la couleur, le format, l’odeur. Dans une librairie, je penche la tête, mais pas dans ma bibliothèque. Je m’assois et je regarde mes livres. 

Duras – Echenoz, rien de très étonnant.

J’imagine sans mal Jack Kerouac et Stephen King. Ne me demander pas pourquoi. On a dit qu’il n’y avait pas forcément des raisons explicables. C’est comme ça.

Et puis ils parlent la même langue. C’est pareil pour Walter Benjamin et Thomas Bernardt, pour Carlos Castañeda et Fidel Castro, pour Fante et Faulkner.

J’ai une grande bibliothèque chez moi et plusieurs petites, disséminées dans différentes pièces de la maison. De la littérature classique dans la chambre de ma fille, vestige de Khâgne. Cinéma dans celle de mon fils, passion. Poésie dans le salon, à portée de main. Cuisine dans la cuisine, évidence. Voyage dans le couloir, en transit. Les brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio dans les toilettes, lieu de lecture approprié. Je dois avoir, cachés quelque part, quelques ouvrages de bricolage, poser une paroi de placo, peindre un meuble, régler son antenne.

Marco Polo et Francis Ponge, je les aime bien ceux-là.

Ceux que je préfère, je crois que ce sont les Marx. Groucho et Karl. Depuis qu’ils sont ensemble, je lis Marx différemment. Groucho comme Karl. 

ll y a les combinaisons aussi. Sand-Sarraute-Sartre, brelan intéressant. Valéry-Valet-Vazquez-Verlaine, carré d’atouts. 

Et puis, il y a surtout les livres qui traînent un peu partout. Derrière un canapé, c’est fréquent. Sur une table, c’est permanent. Dans un sac oubliés, purgatoire de l’oubli. Les livres qu’on a perdus, ceux qu’on trouve mais qu’on ne sait pas d’où ils viennent et qui a bien pu nous les prêter. Ou donner. Ou oublier, eux aussi. 

Shakespeare – Shelley. Despentes – Desproges. Goscinny – Gotlib. London – Londres. Michaux – Michon. Joyce – Kafka. Borgès – Buzzati. Maggie Nelson – Pablo Neruda.

Inépuisable. 

Photo de Fabio Santaniello Bruunsur Unsplash

A propos de JLuc Chovelon

Prof pendant une dizaine d'années, journaliste durant près de vingt ans, auteur d'une paire de livres, essais plutôt que romans. En pleine évolution vers un autre type d'écritures. Cheminement personnel, divagations exploratives, explorations divaguantes à l'ombre du triptyque humour-poésie-fantastique. Dans le désordre.

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