#lelivrecommefiction #04 / Le grand bazar

Il faudrait ranger ses livres dans une logique comptable appliquée à la littérature, comme dans les bibliothèques. Par style, par genre, ou par siècle. N’ayant pas pour ma part fait d’études de lettres, je me retrouve bien limitée dans cette classification. En effet, si je sais reconnaître que de la poésie est de la poésie ou du théâtre du théâtre, quand on touche au roman je suis embêtée. Par exemple Ravages de Barjavel est-il un roman de science-fiction? Qualifiant de mon côté la science-fiction comme un genre complexe auquel je ne comprends rien et qui me donne bien souvent l’impression d’être un mode d’emploi de machine à laver tant la technicité des termes employés me dépasse, je dirais que non mais le sujet fait débat avec mes amis. 

Et dans ce cas, que faire des anthologies ? 

Si nous gardons l’exemple de Barjavel, dans quelle étagère puis-je mettre son anthologie ? Celle-ci contient entre autre Ravages (dont j’ai acté seule que ce n’était pas de la science-fiction), L’enchanteur (reprise fantastique du mythe des chevaliers de la table ronde) et Tarendol (roman d’amour sur fond de drame historique comme tout roman d’amour français se respectant) ? 

Quant aux siècles, je n’y touche même pas, ma connaissance de l’histoire se résumant au fait que nous sommes au 21ème siècle. Je n’ai toujours pas compris à 37 ans comment transposer une année en siècle :  1800 est-ce le 17eme, le 18eme, ou le 19eme ? Il me faut un temps de réflexion trop long pour répondre à cette question quand je dois rapidement attraper un livre dans les étagères. 

Il pourrait y avoir sinon la possibilité de ranger par maisons d’éditions, mais il est bien rare que je m’en souvienne. Ou par langues, ma bibliothèque étant cosmopolite, tout en ne maîtrisant pas la moitié des langues qui y sont représentées. J’ai en effet la fâcheuse habitude d’acheter un livre dans chaque pays que je visite. 

Et là aussi, les dilemmes peuvent apparaître : mes romans algériens, souvent en langue française, devraient-ils alors entrer dans l’étagère des livres français, créant ainsi un scandale diplomatique dans mon salon ? Ou alors devrais-je parler de roman en langue française, faire revivre le grand âge de la francophonie entre ma chambre et ma cuisine ? Peut-être pourrais-je simplement penser une classification par pays, mais que fait-on des pays qui n’existent plus comme pour les livres yougoslaves ? Leur créent-on un îlot bien à eux, où joue-t-on le jeu des nationalismes réhabilitant un auteur ? Momo Kapour est-il bosniaque bien qu’ayant vécu sa vie en Serbie ? Boulgakov est-il alors ukrainien ou russe ? Ou dois-je me contenter de les mettre dans une catégorie cyrillique, associées aux livres me demandant une grande concentration pour les déchiffrer ?

J’ai bien pensé à régler la question en organisant tous ces pavés par aires géographiques plus large, comme par continent, mais il faudrait pour cela délimiter où commence et où finit l’Europe et également penser à un système pour les romans étrangers écrits en France ou ailleurs, suite aux parcours d’exils de leur concepteur. 

Et puis, sur un versant bien plus pragmatique, il y a la question de la taille du livre. Mes bibliothèques étant de tailles diverses, achetées au hasard de mes superficies d’appartement, il m’arrive de mettre ensemble un dictionnaire de psychologie et une anthologie de Jean Cocteau simplement car ils entrent dans la même dimension de centimètres. 

Cela m’a amené également à réfléchir au fait que ma classification de mes livres, dans mon esprit, se fait en constellation et non en catégorie. Un ouvrage évoque un autre ouvrage, en écho ou en contradiction, sans nécessairement que ne se recoupe le genre, le style ou le siècle. Le géant enfoui de Kazuo Ishiguro m’apparaît plus proche des Chevaliers de la Table Ronde que du journal de Bridget Jones, pourtant écrit sur la même île et dans la même langue. Rebecca de Daphné du Maurier viendrait bien plus facilement côtoyer Mon vrai nom est Elisabeth, qui est pourtant un essai, qu’un Agatha Christie. 

 et Lignes de Failles a sa place dans mes ouvrages de psychologie (au même titre que Le joueur par exemple), au vu de sa capacité à transmettre sur le versant romanesque un concept de psychologie. Dans la même veine, j’ai toujours eu une grande difficulté à laisser Carl Jung trôner dans mon étagère spéciale métier, sa conception spirituelle de la vie psychique se retrouvant étouffée par les thèmes scientifiques de ses comparses. Ainsi, de déménagement en déménagement, de cartons en cartons, d’étagères en étagères, j’ai décidé de rompre avec tout principe de triage de mes livres et ai opté pour une solution toute autre : 

Je les range par esthétisme.

Ne supportant plus de voir sous mes yeux à chaque café que je prenais “Le grand livre noir des violences sexuelles” (que je consultais plus que régulièrement à une certaine époque de ma vie professionnelle) ou le visage de Victor Hugo me toisant de ne pas avoir fini ses oeuvres, j’ai décidé de jeter pêle-mêle les livres dans les étagères sans aucune logique et de faire trôner devant chacune des cases un livre dont je trouvais la couverture suffisamment belle pour que l’on puisse elle et moi ne pas se lasser l’une de l’autre dans mes déambulations de salon. Evidemment, cela rend la recherche d’un ouvrage spécifique plus complexe et bien souvent je finis avec un autre ouvrage à la main, dont j’avais oublié l’existence. Mais c’est comme ça qu’on trouve les lampes magiques dans les souks.

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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