#lelivrecommefiction #01 / Généaologie du livre

Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu ma mère lire ailleurs que le soir dans sa chambre, les oreillers relevés derrière elle pour soutenir son dos. J’allais la voir parfois pour lui demander des choses et elle me répondait, évasive, sans jamais relever la tête de son livre, me faisant comprendre par là le caractère sacré de ce moment. Parfois je lui demandais ce qu’elle lisait et toujours sans relever la tête, mais glissant souvent un doigt sous la page suivante, elle me répondait. Ma mère lit toujours des polars. Elle ne m’épargnait pas les détails et cela me fascinait. Parfois j’allais à sa table de nuit en journée et je tournais les pages du livre tout en restant vigilante que personne n’entre dans la pièce, surveillant la porte derrière moi. Parfois j’achoppais des mots interdits et j’approchais mes yeux de la typographie pour en déceler un secret, comme on regarde par un trou de serrure. Le plus souvent les mots ne ressemblaient en rien aux images d’épouvante que mon esprit avait construites et je reposais l’objet de mes fantasmes, déçue. 

Mon père, lui, lisait assis à la table de la cuisine, en journée. Il travaillait de nuit. Toujours de gros livres avec des couvertures brillantes et beaucoup d’illustrations. Des atlas. De la peinture. Il les posait devant lui et pouvait contempler la même page, à parler tout seul, son café refroidi, dans un temps qui dépassait le mien. Je n’ai pas cette capacité de contemplation devant le livre. Je tourne vite les pages. J’ai besoin de savoir où je vais. Pendant longtemps, quand je prenais un livre, je l’ouvrais à la dernière page. Si celle-ci me convenait, je me décidais à le lire. Je n’ai pas de souvenirs de voir l’un de mes frères lire. Je le vois prendre un livre dans la bibliothèque du salon, parfois un journal, un magazine et partir au fond du jardin avec, comme si cela devait être une activité secrète, solitaire. Peut-être allait-il simplement fumer. Néanmoins je retrouvais parfois certains de ses magazines dans les toilettes à une page cornée, et je reprenais la suite de sa lecture, nullement dérangée de ne pas avoir le début de l’article. Je lisais beaucoup comme ça, à la volée, dans les moments des autres. 

Je pouvais lire toute la journée, toute la nuit mais mes livres à moi je les lisais dans ma chambre. Parfois les coudes croisées sous mes genoux, d’autres fois la tête à l’envers sur l’assise du fauteuil club. La nuit avec la couverture tendue sur la petite lampe de chevet clouée au mur, la tête sous l’oreiller. Surtout les chairs de poule dont il me fallait à tout prix connaître la suite – même si de toute évidence, je connaissais déjà la fin. Je ne sais pas quand est-ce que je me suis mise à lire dans une position normale, allongée avec les coussins relevés sous le dos. C’est arrivé sans que je ne m’en rende compte, comme le fait d’arrêter de lire la dernière page. Je sais que je n’ai jamais lu à mon bureau autre chose que des livres de psychologie. Comme si chaque territoire convoquait différemment mon esprit, mes yeux, mon corps. Penchée, les sourcils froncés, dans un territoire, à ne jamais corner les pages mais à les surligner. Allongée sur le ventre sur ma méridienne, à m’esquinter les yeux à la lueur d’une bougie et à corner les pages pour les essais. Redressée avec les coussins derrière mon dos pour les romans du territoire de la chambre. Au parc, je ne lis pas. Au parc, je m’assois avec un livre ouvert et je contemple. 

A propos de Léa Yasmine Djenadi

Psychologue. Métisse. J'aime aussi lire dans des langues que je ne parle pas. En création d'une newsletter... (comme tout le monde, non ?)

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