Rien ne se fait en un jour, hormis la pâte à pain que le boulanger pétrit avant d’enfourner ses baguettes en prévision de l’aube. Et encore, si sont pris en compte le temps de la germination, celui de la croissance de l’épi jusqu’à sa maturité puis enfin celui de la moisson, alors rien ne se fait en un jour. Les déménagements non plus, surtout lorsqu’ils sont précédés d’un temps d’hésitation, celui où il arrive qu’on balance entre le désir de rester où l’on est et l’impératif de partir ailleurs.
Les batteries de cuisine, les brosses, les balais, les vêtements, les bibelots, l’électro-ménager, rien de tout ce bric-à-brac n’a au fond de réelle importance dans la constitution d’un chez soi, pour la raison que ce sont des choses qui se remplacent avec indolence. Après tout, une assiette est une assiette, une fourchette une fourchette, un réfrigérateur un réfrigérateur, un micro-ondes un micro-ondes et ainsi de suite. Laissons de côté le vieux service de table de l’arrière-grand-mère en porcelaine de Limoges. Celui-là n’est pas un ustensile. C’est un souvenir.
Mais les livres.
Dès le jour de ma première acquisition, je les ai déclarés intouchables. J’ai exercé sur chacun d’eux un pouvoir tyrannique dont je ne m’honore pas mais que j’assume : la possession. Tous les livres de ma bibliothèque m’appartiennent dans le sens où ils sont le témoignage d’un choix, impulsif ou réfléchi, mais strictement personnel, dicté le plus souvent par la lecture d’un autre de la même espèce. Je construis ma bibliothèque par affinités, proximités, linéaments au point qu’elle est — principe fondateur, me dis-je, de toute bibliothèque — une énigme pour qui n’est pas moi. Un objet polymorphe, lourd de ses états d’âme, contradictions, lignes de fuite, questions demeurées sans réponse mais appelant d’autres questions, un hydre, ses tentacules, un labyrinthe, ses passages secrets, ses impasses. Un monde à soi, voilà ce qu’est ma bibliothèque. Je l’ai sanctuarisée. Elle est mon autobiographie dans sa version livresque. Je m’y vois à vingt ans comme à quarante, dans un miroir, je m’y retrouve à chaque page, c’est mon identité, mon havre au point que chaque retrait relève de l’amputation. Je ne prête ni ne désherbe, grands dieux ! Plutôt mourir.
Mais déplacer une telle montagne, comment faire ?
Peut-être commencer modestement, par étapes, afin d’éviter qu’elle ne déchaîne sa colère sur vos avant-bras à coups de reliures atrabilaires. Se tenir au plus près d’un classement qui n’est déjà plus qu’illusion. La déférence, dans tous les cas, n’apporte guère que son lot de désolation. Quoi qu’il advienne, vous le savez déjà, il y aura les courbatures, les chutes, les déboires, la nausée, les découragements, les pleurs. Le carton de livres ne s’apprivoise pas. Tels promis à des allers-retours aléatoires entre résidences principale et secondaire témoignent de votre défaite face au chaos ; tel autre qui devait partir, la mort dans l’âme, au garde-meubles, se retrouve sauvé in extremis du simple fait d’une inadvertance ; tous en partance, en déshérence, pire encore, un jour de lassitude extrême, abandonnés, livrés à eux-mêmes, laissés pour compte sur un trottoir un soir de brume. Le carton a la peau tannée. La vie plus dure que la vôtre. Il vous accable de son poids de reproches. Vous somme de le considérer à la place que son rang exige. Et vous, enlisé, genou ployé en signe de soumission, vous abdiquez. Vous lâchez prise. Il n’y a pas de bibliothèque idéale, ressassez-vous comme pour vous prouver le contraire mais c’est trop tard. Le temps file à la vitesse des pages qui se tournent.
Pour autant, on ne meurt pas, j’en suis témoin, de déménager des livres. Le dos froissé, on se relève comme on peut de l’épreuve. En lisant.
Que de textes magnifiques « délivrés » par cette proposition #4 touchant à l’intime finalement de nos transports et de nos lectures, touchant au temps qui a façonné notre goût pour les mots et notre désir de les lire, de les absorber au plus profond.
Et il manquait celui-là que je découvre juste au moment de son édition.
Bien sûr je souris au » je ne prête ni ne désherbe, grands dieux ! Plutôt mourir », et même j’adore…
Oui je comprends tellement bien, et j’aurai voulu faire de même si j’avais pu me payer un camion rien que pour mes livres à chaque déménagement depuis ma petite chambre d’étudiante nantaise à mon quasi manoir actuel en Limousin ! mais je n’ai souvent eu qu’une brouette ou une voiture cahotante et rien que mes bras vaillants…
« En lisant », soudain je regrette ceux que j’ai laissés pour compte ou donnés ou abandonnés sur un banc, sous un arbre ! Oui, que de regrets me viennent à lire encore ces lignes qui me parlent de moi, de mon dos cassé plusieurs fois, de mes hésitations à remplir mes étagères…
Merci Serge !