,la vie, celle rêvée, n’aura pas lieu. Les Républicains en éveil, en émoi, armes à la main, main sur le cœur, mains dans les mains, mains tendues, poings serrés, poings levés pour se rassurer, y croire encore, ne pas abandonner, mains qui implorent, donnent, prennent, cognent, caressent, tuent. Comment il vit, lui, dans la poussière ocre du matin ? Il fait à peine jour dans ce désert de poussière. Allongé dans une tranchée encore rouge des combats de la veille, dégoulinante de boue, de boyaux, de morceaux d’hommes empilés les uns sur les autres, explosés, des corps ailleurs, des membres épars, des têtes disparues, des visages enfantins dont les formes creuses se dessinent encore dans la boue de ce petit matin habillé de pourpre. Le sang n’est pas sec. Jesús ne veut pas lâcher son arme. Il rampe, traverse des corps inertes, morts, explosés dans des positions, des contorsions obscènes tout autant que la guerre. Il cherche à détourner son regard quand l’horreur devient insupportable. Où poser ses yeux ? Il n’y a que la mort, et encore la mort. Il pourrait être là, au milieu d’eux, sans vie. Il ose un rapide coup d’œil, personne. Il n’y a plus personne. Il est seul au milieu de ce champ de bataille qui disparaît dans un brouillard rouge en strates filandreuses, flou, un brouillard saharien qui étouffe, aveugle, assoiffe. Ce vent-là, il le connaît depuis son enfance. Ramper, rejoindre la sierra, ne pas se faire tuer. Il avance accroupi, arme en bandoulière, corps ramassé, se fiant à son instinct de paysan et de chasseur pour décider vite quel chemin prendre, atteindre les premières broussailles en rampant. Son corps se déplace, un serpent seul au milieu de ce champ de bataille dont il s’éloigne avec peine. La sierra. L’atteindre. Il la connaît. Il est dans son terroir, son territoire. Ouvrier agricole, cette terre il la connaît intimement, il est né de cette terre détrempée, abandonné dans un sillon boueux creusé par les roues d’une charrette à la porte d’un cortijo. Il progresse, le buste à moitié courbé, il se lève avec prudence, jambes tremblantes sans coordination. L’horreur du carnage lui soulève le cœur. Il est seul, aucune vie, aucun cri, ni hurlement, aucun appel désespéré n’accompagne ce tableau macabre. Vite, courir, rejoindre Alicante, courir comme un fou, un homme aux abois. S’il disparaît là, dans ce brouillard moite, dans l’odeur des cadavres, du sang et de la merde, qui le saura ? Qui s’en souciera ? Qui l’attend au village ? Personne. Il est seul, personne ne le pleurera. Il veut vivre. Voler des papiers à un autre, là en bas, oui, redescendre, en voler un qui lui ressemble. Peut-on voler un mort, un mort de ceux d’en face ? Changer d’identité, qui s’en apercevra ? Qui voudra s’en apercevoir ? Il a un prénom, un nom factice, arbitraire de l’état civil depuis sa naissance. Il ne connaît pas les autres, ceux qui n’ont pas voulu de lui. Mais lui, peut-il se reconnaître debout dans l’immoralité de son geste ? Pourquoi se poser cette question, le temps presse. Aller chercher de vrais papiers au milieu de ces monceaux de cadavres, une identité qui lui sauvera la vie. Le corps accroupi, il redescend. Il craint un tireur isolé. Il n’y a plus personne, sauf des cadavres. Voler un mort ennemi, seul en tête-à-tête avec sa mort, est-ce vraiment voler, tricher, substituer ses propres papiers, faire un échange, déposer là son identité fausse, bâtarde de naissance ? L’autre, le mort, l’ennemi, peut lui, lui sauver la vie, son dernier acte de charité.
Ils ont gagné. Alors soit il court jusqu’à Valence, seul port où il pourrait trouver une embarcation, avec quoi payer le passeur pour aller de l’autre côté, à Oran, là-bas où il a des chances de trouver un travail ? Ils ont besoin de bras. Au village, ceux qui partaient et revenaient et repartaient parlent de leur surnom donné par les pieds noirs, les Caracoles, comme les escargots, ils transportent leur maison sur leur dos. Soit il reste, rejoint les vainqueurs, mime les joies de la victoire. Ils ont des listes, il le sait. Il garde les deux cartes d’identité, se donner tous les moyens de partir pour un autre pays, quitte à y laisser ses tripes, son ultime combat. Il sent son impatience monter, l’envahir, le secouer avec rudesse. Il couvre sa bouche de son bras ça pue la charogne, la décomposition, grouillements, bruits visqueux, émanations de fluides. Il doit redescendre avec son dégoût. Il y a peu d’une tranchée à l’autre dix mètres, vingt mètres. Il est seul, il n’y a personne de vivant dans les tranchées. Faire vite, ils vont revenir. Un corps. Un jeune brun comme lui, mat de peau, yeux bleus comme lui, un trou dans la tête. Il arrache sa veste, vite, ça grouille là-dessous. Il les cherche avec acharnement, ils sont là. Il tremble. Il a vingt ans. Dans une des poches, une photo d’une très jolie fille. Il la prend. Fait l’échange des papiers très vite, sans regarder. Il s’appelle désormais Ismael Servando Aguirre. Que risque-t-il ? Il a des papiers qui prouvent son identité. Il fait les poches des morts d’en face, les voler, voler des morts ennemis, est-ce vraiment voler ? Ils n’en ont plus besoin. Il trouve ce qu’il cherche, un peu d’argent, des rations dans deux besaces, de quoi tenir. Là-bas, ce sera différent. Il lui faudra peut-être changer encore d’identité, il le sait. Des volontaires des Brigades internationales lui ont parlé de la colonisation, de l’armée. Il repart inquiet dans ce silence étouffant, recouvert de la poussière rouge du Levante, le vent du Sahara qui rend fous les bêtes et les hommes. Quitter la guerre, la misère, la peur, la faim. Partir en rampant, en courant, accroupi, mais partir vite.
Il prend une poignée de terre, l’enserre et pleure.