ranger ma bibliothèque, un dilemme, alléger ces trente étagères qui tapissent les murs blancs du bureau où la fenêtre légèrement ouverte, même en plein hiver, imprime dans son léger tremblement les images fantomatiques des fleurs de cactus jaune pâle, soulignées d’un camaïeu de vert tendre qui annonce déjà la douceur humide du printemps, lointaine promesse avant la venue suffocante du vent d’été, aride, boueux, brûlant. Je fais des tris. Je redécouvre les différentes appartenances, des piles de livres qui se définissent d’elles-mêmes, cet endroit précis où les genres littéraires se croisent, se jaugent, se jugent, qui est le plus vendu ? qui est le plus lu ? qui tient la distance ? ils se déplacent d’une pièce à l’autre, trois pièces pour des personnalités antonymes, des choix différents non radicaux, tant et si bien que Simenon dialogue avec P.K. Dick, la Grande Marche de la Révolution côtoie Bernanos, Ni dieu, ni maître flirte avec Liberté et Commandement.
Je me demande ce que signifient ces déplacements, ces transferts ? Que reste-t-il de la symbolique du chaos, un ordre déconstruit ? un ordre en devenir ? Les livres vont nicher ailleurs, derrière d’autres murs, alignés sur d’autres étagères, bien droits, en attente d’être à nouveau choisis, raturés, signés d’une croix, interprétés. Les livres du quotidien, voyageurs infatigables, arpentant le monde dans un sac à dos, un sachet en plastique ou en papier, un vieux cartable au vernis effiloché, râpé par les années, ceux achetés quai de Rivoli il y a des lustres, ou à Clermont-Ferrand, ou ailleurs. Des livres de chair, vivants, leur cœur bat, leurs veines se gonflent, du vocabulaire de papier se fait entendre une polyphonie jusqu’alors inconnus. Les livres ne se dispersent pas, ils se rassemblent tandis que mes étagères se dénudent, ils se classent d’eux-mêmes, classement stable ou temporaire : livres difficiles, légers, ennuyeux, trop faciles, illisibles. Les livres d’histoire sont bouleversés par la convulsion d’époques en changement de paradigmes, les Belles-Lettres, elles, connaissent bien leurs lecteurs, elles savent qu’il ne faut pas être trop inquiétant, savoir sourire, réconforter, amener un dénouement heureux alors que le réel nous oblige à l’inverse.
Les livres d’art, Eux, ne se rangent pas, ils se posent. Trop lourds pour une étagère ordinaire, ils occupent l’espace comme des tableaux couchés. Leur papier glacé ou mat garde l’empreinte de la lumière, les couleurs résistent au temps parfois mieux que sur les murs. On ne les lit pas, on les ouvre, on s’y arrête, on les referme. Turner y perd quelque chose, sa lumière dissoute, blanche, au bord du chaos, ne se laisse pas capturer par le papier, elle déborde toujours du cadre. Matisse au contraire s’y retrouve presque intact, le à-plat de ses couleurs franches tient la page, le rouge reste rouge, le bleu reste bleu. Leur silence est d’une autre nature, il ne se reconnaît pas dans l’attente du mot suivant mais dans la suspension devant ce qui résiste. Les livres produits en masse, les plus intimes, les plus intimistes, les petits bijoux, chacun chez soi désormais portent une même angoisse, celle de leur disparition.
L’autre, la quatrième bibliothèque, dans le salon, prend toute la largeur du mur, elle soutient les beaux livres, les véritables collections, les souvenirs répandus, le gai savoir, la connaissance, la phrase équilibrée dans des récits intenses. Elle ne participe pas au tri. Tandis que les autres se déplacent, se négocient, changent de pièce et de voisinage, elle demeure, les mêmes livres à la même place, dans le même ordre que depuis des années. On n’y touche pas vraiment, on s’en approche. Elle est la Mémoire de la bibliothèque, celle qui garde la trace de ce qu’on a été avant d’aimer, de douter, de rejeter avant de trier, avant de se demander pourquoi refuser de les garder ? Qu’y a-t-il derrière cette absence de garde´, ces choix arbitraires, une once de pouvoir ?
Celle qui me reste, comment la ranger ? Est-ce même une nécessité cet absolu du rangement ? Que cache ces lignes de livres sévèrement coincés par ordre alphabétique, thématique, grandeur ? Au cordeau, rien ne doit dépasser, tout doit être carré, presque sans poésie ? La poésie est du côté du non-rangement, du livre posé de travers, du signet qui dépasse, du crayon de papier en attente, de la feuille pliée en quatre qui gonfle les pages, de la pile instable sur le bord. Ranger c’est installer le vide, creuser entre les livres un silence administratif peureux craintif geignard qui n’a rien à voir avec le silence des pages. Je laisse une étagère incomplète, quelques livres encore à leur place provisoire, le rangement n’est jamais fini, il recommence, il est la preuve de la continuité du récit.