Un livre emprunté trente-six fois de mai 1996 à avril 1998, comme en témoigne la fiche bristol estampillée mairie de Villeneuve-sur-Yonne, alourdit ma valise. Ce poids est-il vraiment nécéssaire ?
Nous étions en visites et promenades champêtres lorsque mon hôte a fait un détour pour me montrer au bout d’une rue étroite et herbeuse la mairie de Piffonds, un château fort à tourelles couronnées de toits pointus, entouré de douves comblées de terre et de graminées. La cour du château comporte un ensemble de bâtiments dont une grange ouverte surmontée d’une vieille planche au mot peint en bleu clair écaillé: lire. C’est la grange à livres. Une poutre au milieu fait office de banc, j’ai davantage envie de m’asseoir que de consulter les piles d’encyclopédies des années 1970, les romans de gare, les livres de poches antiques (Un vipère au poing de 1943 et une de 1946) le tout couvert d’une poussière accumulée repoussante. Il me semble qu’on doit déposer ici toutes les bibliothèques des vieux de la commnue après décès et que la grange est un cercueil-dépotoir à livres, davantage qu’une boîte en vie. D’ailleurs, oppressée, je déplore d’emblée l’absence de banc pour enfants, étagères à hauteur d’enfants, livres pour enfants. Il y a plein de morts ici.
Cependant mon ami explore, son oeil expert repérant les titres et les livres pas trop sales témoignant de mouvements récents, me soumettant des propositions alors qu’assise sur la poutre je tente de patienter en observant le château. Il me tend un volume jaune couvert de plastique et provenant d’un désherbage de médiathèque locale, donc un livre qui circule de boîte en boîte, “c’est bon signe”, me dit-il. Je prends avec réticence, mes doigts immédiatement glissant sur une couverture imprégnée de l’ADN des lecteurs et de la graisse des toiles cirées des tables de cuisine.
Ôôô surprise, l’auteur écrit le livre que Balzac devait écrire, oui oui, c’est écrit sur la quatrième et on peut lire en exergue “à Monsieur de Balzac, avec mes excuses”. Le sujet? La bataille d’Essling. Hélas c’est là que le piège se referme, je vais encore m’alourdir d’un livre et il n’y a pas de grange dans mon village bas-alpin pour vider les encombrants de ma bibliothèque après mon passage ici-bas. Car il y a parfois un stade où le livre non-désiré vous piège. Ici, c’est le mot Essling.
En effet, suite à Tostoï Guerre et Paix je suis fascinée par l’histoire napoléonienne, ses batailles et sa chute, quand elle est saisie par la littérature: histoire relue à travers Jean-Paul Kauffmann, son art d’écrire sur des traces et souvent presque rien, la chambre noire de Longwood, Outre-Terre, ou bien l’homme comme qui se prenait pour Napoléon de Laure Murat où elle décrit comment l’Histoire influence la folie et remplit les asiles. Me voici arrachant la couverture plastique d’un livre en état médiocre à 108 FF, dont la quatrième se termine, à la place d’un “bonne lecture” ou “en route”, par: “ À cheval!” . J’ai un peu peur.
J’adore votre chute !