#le livre comme fiction #04 | Des livres pour la vue.

Le grand buffet avec sa triple vitrine, je ne l’avais connu que meuble à livres. En avait toujours contenu. Depuis les premiers que j’ai lus et dont les bords irréguliers, ciselés, resteraient longtemps un mystère, aux pages jaunies qui enfermeraient à jamais l’odeur de l’enfance. Dans la pièce vidée qui avait été chambre d’enfants puis salle à manger pour un oncle jeune marié, dans la maison refuge ouverte à qui voulait. Dans le bas du buffet, on piochait et on s’asseyait par terre au milieu de l’espace clos où personne ne vivait plus, on lisait dans le silence de la grande maison comme s’absenter au monde. La fenêtre étroite de son voilage poussiéreux tamisait le soleil du dehors et effaçait momentanément les attraits du jardin et de la balançoire qui résistait au temps et suivait les générations à l’ombre du grand marronnier. J’ignore en fait si cet arbre imposant était de cette essence, mais la lecture de Proust m’en avait donné l’intime conviction.

Le buffet, connu gorgé, débordant, pillé.  Selon les coups de cœur de chacun. Le meuble à livres, c’est moi qui en hérite. Avec dans son tiroir de gauche la date de sa fabrication, quatre grands chiffres tracés au crayon, rouge sans doute, et aplati, comme on n’en fait plus ou pour les ateliers. Il suit nos déménagements, de pays en pays rempli de mes propres livres. Aujourd’hui, vidé de son contenu de toujours, parce que dans la maison d’ici existent des niches construites comme pour les accueillir.  Ils iront donc là-haut et prendront toute la longueur. Il y aura une échelle comme dans les bibliothèques anciennes et il faudra la peindre en blanc. Rêvée, jamais dénichée…

Les livres sont là-haut comme dans une inaccessibilité enjôleuse. Plus élevés que la main humaine, mais pas encore évanescents. Un effacement progressif. Une dépossession promise.

Une bibliothèque pour la vue. Avec quelques-uns que même sans lunettes avec tes yeux de myope, tu peux identifier. D’autres que toi ont décrit les souvenirs que chaque bibliothèque personnalise, les souvenirs et les tranches de vie qu’ils recèlent, les auteurs inspirant celle ou celui qui écrit… Chez toi, il y a ceux qui ont le privilège de parader de face, deux ou trois cartes, le livre du père visible parmi les visibles et le gros cartonné pour son titre La Belgique imaginaire, qui résume bien ce qu’est devenu pour toi le pays d’origine quitté depuis si longtemps.

Le livre du père, rouge avec des personnages comme illustration d’un livre pour enfant, ce qu’il n’est pas, puisque c’est le livre du père, inaccessible, fermé, mystérieux. Cette envie de l’ouvrir remise à plus tard et maintenant tout là-haut, définitivement inaccessible.

Des livres serrés dans tous les sens, un imbroglio de formats divers jamais rangés mais élus et chacun peut s’en prévaloir. Comme au mur un tableau dont on ne se lasse pas, les livres pour la vue.  

© Anne Dejardin 2026

A propos de Anne Dejardin

Projet en cours "Le nom qu'on leur a donné..." Résidences secondaires d'une station balnéaire de la Manche. Sur le blog L'impermanence des traces : https://annedejardin.com. Né ici à partir du cycle«Photographies». Et les prolongations avec un texte pour chaque nom qui dévoile un bout de leur histoire. Avec audios et vidéos, parce que des auteurs ou comédiens ont accepté de lire ces textes, l'énergie que donnent leurs voix. Merci. Voir aussi sur Youtube.

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