#livre #06 | Laure Malaussène

Bien sûr qu’on m’achetait des livres : Martine à la ferme Martine à la montagne et Martine fait le ménage. Martine : une petite fille à l’enfance délicieuse qui n’était pas moi d’autant plus qu’elle avait un chien Patapouf alors que j’étais seule. C’était trop lisse, bien qu’à cette époque je n’aurais pu le formuler. Je préférais les héroïnes plus âgées. Aggie m’intéressait car c’était une jeune fille, une étudiante américaine d’un comic strip datant de 1946, vivant sa vie en scooter, allant danser, parfois même travailler, ses copains se promenant en voiture de sport décapotable. Moi je vivais à Orléans dans l’omniprésence de Jeanne d’Arc, avec dimanches matins occupés par la messe puis les après-midis aux scouts, sinon cabanon en tôle au bord de la Loire où le père dépeçait des anguilles attachées par la tête au grand pin. On me proposait aussi Heidi, dont les volumes de sa vie de petite fille à sa vie de grand-mère avaient l’avantage de donner de vrais livres à lire et de constituer une collection, peut-être que là commençait l’idée de série et d’immersions longues dans la fiction. Heidi était une petite fille parfaite, orpheline, qui construisait une vie parfaite dans l’alpage suisse, élevée par son grand-père. Le livre datait de 1880. Il y eu aussi la série américaine des Alice détective, datant de 1930, arrivée en France dans la bibliothèque verte en 1955, encore une jeune fille, orpheline de mère, vivant avec son père.
Puis j’ai pris un roman dans la bibliothèque de ma mère. J’avais onze ans. Un gros roman. Un passage. Un franchissement. Un sens donné à la vie. Une héroïne rousse nommée Laure Malaussène. Cette jeune fille, orpheline, est recueillie dans une famille, au château. Dès le prologue, il y a la fuite (j’avais fait ma première fugue à neuf ans), seule dans la nuit avec sa valise, évitant les marais et se dirigeant vers une gare. (J’avais erré seule le soir dans les rues de la ville, avec mon petit anorak rose, puis j’étais rentrée : fugue sans issue.) Une scène redoutable vient d’avoir lieu : le fils de la famille l’a embrassée de force. Elle sent que le père et le serviteur ont les mêmes pulsions, sans pouvoir exactement les nommer. Elle se bat contre le fils avec une lampe puis contre le père avec un guéridon et s’enferme dans sa chambre. Le père, son tuteur, derrière la porte la somme d’ouvrir, son autorité menaçante la terrifie. Il la menace pour des lettres qu’elle a écrite à sa fille lorsqu’elles étaient au pensionnat, une pure amitié d’adolescente et promesse éternelle de ne pas se quitter.
Alors son âme est atteinte : le premier grand sentiment d’injustice. Elle n’a rien fait de mal. Elle n’a rien mérité de mal. Dans l’instant du prologue s’additionnent l’injustice et la menace des coups, prétextes ou préludes à l’imminence du viol, elle le sait dans sa chair sans en connaître le mot.
Elle décide de fuir.
Je venais alors de mordre jusqu’au sang le grand-père qui me tripotait quand je sautais et m’exerçais à des figures à l’élastique dans le salon. Ma grand-mère m’avait enfermée pour me protéger de la fureur de son mari. Des yeux bleu clair terrifiants, une masse de quatre-vingt-dix kilos.
Par ailleurs mon père cherchait toujours à nous embrasser sur la bouche, nous les filles, et savait soudainement faire irruption dans la chambre pour frapper sans raisons. Je le fuyais. Je le craignais. Je le haïssais. Plus tard je voudrais sa mort. Je connaissais donc parfaitement l’injustice, la peur et le désir de certains hommes. Je connaissais ces scènes !
Mais je ne savais pas en les lisant que je connaissais ces scènes, car le « je » lectrice était devenu Laure Malaussène. Je vivais les scènes comme nouvelles, en revivant pourtant les scènes.
Laure Malaussène dont le destin avait été annoncé par une voyante :
Amour et sang, un homme qui t’aime
Or et pouvoir, mais ton cœur saigne,
Coupe et bâtons, la mort qui rôde,
Espoir, remords, longue est la route.

Et soudain naissait la notion de destin, la notion que l’enfance s’achèverait, que cela ne durerait pas. Personne ne m’avait jamais annoncé que cela s’achèverait. Sinon ce jour-là, dans ce prologue-là, Laure Malaussène.

(Le titre du roman était Mort où est ta victoire ?  L’auteur Daniel Rops de l’académie française, l’année 1934, le « texte intégral » était édité dans le livre de poche.)

A propos de Valèrie Mondamert

J'anime des ateliers d'écriture dans les Alpes de Haute-Provence depuis 20 ans, (DU d'animateur en atelier d'écriture en 2006, à Marseille), je suis prof de musique et je mêle avec joie les deux fonctions. J'ai publié des récits.

6 commentaires à propos de “#livre #06 | Laure Malaussène”

  1. Bouleversée par ton texte magnifique. j’ai voyagé avec toi en revisitant mes propres lectures avec insouciance jusqu’au livre de Laure Malossène. L’écriture est là qui tient et nous permet d’accéder à cette réalité terrible. Juste distance. C’est très beau et réussi. Merci

    • Merci Françoise de ce retour que j’espérais de quelqu’un: on ne sait pas jusqu’où on peut dire dans un atelier collectif, et puis quand même pas envie d’édulcorer des fragments de réel. Merci beaucoup, c’est possible donc!

  2. « Un gros roman. Un passage. Un franchissement. »
    ce serait une définition possible du livre, celui qui compte, celui qui influe sur notre destin, celui qui entre dans la peau »
    merci Valérie pour l’évocation de ce parcours

  3. Merci Françoise! Jolie cette idée de définition du livre: le livre qui influe sur notre destin, qui compte, qui entre dans la peau. Donc ça va peut-être m’aider à faire du tri!
    Question: est-ce vraiment utile pour le lecteur d’avoir mis le titre et l’auteur?

    • je n’avais pas reçu ta réponse à mon commentaire (oubli sans doute de cocher la case de ton côté)
      du coup je suis repassée voir par chez toi… et je découvre ta question à propos des mentions titre et auteur
      je pense que c’est bien que ça y soit, je ne connais pas ce livre moi-même et ça a attiré mon attention, donc ma réponse est oui tout de même…