# Le livre comme fiction 06 # Bug-Jargal

Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire.
— Annie Ernaux

Lecture et ecriture sont inséparables. Ce lieu commun m’a formée.

J’apprends à lire à partir d’albums d’images qui racontent de petites histoires — elles font office de conteuse ou de griot. Dans la classe, un alphabet en lettres capitales et minuscules est accroché au mur ; les images y correspondent, lettre après lettre. Nous nommions en chœur les objets du quotidien, les insectes, les animaux, les races de chiens, les oiseaux, les métiers, les saisons — images collées dans notre cahier de dessin, pages toutes blanches qui s’animaient. La maîtresse nous préparait au geste graphique sur de grands cahiers laissés dans le casier du pupitre, ce bureau de bois qui sentait la cire, les bonbons à la réglisse, le chocolat. Je m’appliquais à dessiner des déliées, des boucles, des ponts, des accents, reproduisant les modèles au crayon en m’interdisant de dépasser les lignes. Je lisais Colette et Rémi, des historiettes gaies pour enfants. Par-dessus tout, j’aimais ma petite ardoise et la craie blanche : je pouvais effacer à loisir mes fautes d’orthographe, mes étourderies. J´ai toujours été d’une inattention sans limite.

Quel apprentissage magique : déchiffrer des signes, des mots, des phrases, des paragraphes, des livres entiers. Et raconter autrement que les grands, en réinventant l’histoire. Plus tard, je reçus mon premier livre de grande : L’Encyclopédie pour les enfants de France, Librairie Hachette, Éditions Graphiques Internationales, Paris, 1954.

Un saut dans le temps. Une rencontre. Un chemin initiatique.

J’ai onze ans. Je recois un cadeau extraordinaire, unique : les œuvres complètes de Victor Hugo, dans une édition du XIXe siècle. Une révélation. Je m’immerge dans ses premiers écrits. Il doit avoir seize ans en 1818. Un nombre restreint de son premier opuscule est déjà imprimé et distribué en 1820, mais l’ouvrage demeure à demi enseveli dans une sorte de demi-jour. Averti qu’un libraire projette une réimpression, Hugo remet son travail à jour, le refait, le réécrit, rectifiant ce qui lui paraît incomplet sous le rapport de la couleur locale, incertain relativement à la vérité historique. La première édition définitive date de 1826. L’épisode que je lis est emprunté à la révolte des esclaves de Saint-Domingue en 1791.

Si le sergent Thadée a pu pleurer, ce n’a pu être, vous en conviendrez, que le jour où il a crié feu sur Bug-Jargal — autrement dit Pierrot.

Ce récit me bouleverse, m’émeut, me fascine par ses personnages. Je découvre le romantisme, la révolte des esclaves, les positions tranchées des colons. Le fou Habibrah, qui accourt au moindre signe avec l’agilité d’un singe et la soumission d’un chien, me fait vivre littérairement Bug-Jargal.

Est-ce là la finalité de l’écriture ? faire grandir une enfant de onze ans, la conforter dans ce qu’elle soupçonne sans oser le dire ? Le premier opuscule de Victor Hugo lui donne cette liberté, se dire par la lecture, le récit comme exutoire. Cette histoire résonne d’autant plus fort en elle que la guerre qui a commencé à sa naissance et s’est terminée par son exil n’a toujours pas refermé ses plaies. La révolte des esclaves lui paraît la seule issue pour aboutir à l’indépendance de Saint-Domingue et se libérer du joug des colons blancs, des mulâtres possesseurs de terres, tous unis dans l’exploitation des esclaves comme main-d’œuvre, corvéables à merci.

À la fin du XVIIIe siècle, les Antilles sont les seules colonies rentables de la France ; Saint-Domingue, dans sa partie française, en est la plus riche. Elle nourrit la fortune des grands planteurs dont peu résident dans l’île et des armateurs des grands ports français, prêteurs et bénéficiaires de l’Exclusif, ce monopole par lequel la métropole régente le commerce avec les Îles. Ils pillent les richesses d’un pays qui n’est pas le leur, utilisant les esclaves pour rentabiliser leurs plantations. Un esclave est un esclave — un sous-homme, dirait-on alors. Il ne peut pas dire son statut ; il doit se taire, au risque d’être châtié, fouetté, assassiné. Trente mille esclaves par an sont nécessaires à l’industrialisation, à l’exploitation de la canne à sucre revendue de France dans toute l’Europe ; la traite négrière pourvoit en main-d’œuvre Saint-Domingue pour les appétits exponentiels des cultures. Si, comme l’écrit Albert Memmi, « le racisme consiste en une mise en relief de différences, en une valorisation de ces différences, enfin en une utilisation de cette valorisation au profit de l’accusateur », alors la colonie est parfaitement, absolument raciste.

Je deviens rebelle.

Hugo part de l’événement historique réel, la Révolution haïtienne, pour le transformer par la fiction et l’imaginaire, pour l’idéaliser, lui conférer une portée symbolique et morale. Cette fiction me semble tellement juste, je suis exaltée. Il interprète, magnifie, universalise. J’identifie l’Algérie sous la colonisation française à Haïti. Bug-Jargal, noble, fort, courageux, fédérateur malgré les dissensions internes entre lui et Biassou véritable chef de guerre sans pitié, deviendra, beaucoup plus tard dans mon esprit, le miroir des scissions entre factions, entre l’ALN et le FLN.

Que dit Hugo de l histoire qu’il relate ? « Il avait perdu sa femme et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient marqué l’invasion de la révolution dans cette magnifique colonie. » La note conclusive confirme cette responsabilité de la révolution dans la destruction d’un ordre qui paraissait heureux. Lorsque d’Auverney parle je considère son apolitisme comme suspect, de mauvaise foi il exprime les préjugés de sa couleur à l’égard des libres et des sang-mêlés : la loi du 15 mai 1791, qui leur accorde l’égalité des droits, est à ses yeux un « désastreux décret » qui « blesse cruellement l’amour-propre peut-être fondé des colons ». Au discours méprisant des Blancs et parfois de Hugo lui-même dans ses notes répond le racisme noir, dont il se fait aussi l’écho ; l’un reflétant l’autre dans une mise en abîme tragique.

Qui parle dans le récit ? Principalement d’Auverney qui survivra par hasard à une tragédie qu’il ne comprend pas, victime de ses préjugés bien plus que des événements avec les commentaires de l’auteur lui-même. L’un parle en style blanc, où fleurissent les termes injurieux et les remarques désobligeantes. Mais l’autre est plus riche en verbe et polyglotte, le français, l’espagnol, et ce que Hugo nomme le patois créole attestent une acculturation des non-Blancs qui laisse l’Afrique en arrière-plan, malgré le vaudou et les références à la terre d’origine. Contre la société blanche et issue de ses contradictions, une nouvelle sorte d’hommes est en devenir.

Le déséquilibre démographique est vertigineux : 30 800 Blancs, 24 800 sang-mêlé et Noirs libres, 460 000 esclaves, en Algerie un million d’Européens la plupart chrétiens contre quatre millions d´Arabes et Berbères la plupart musulmans. Ce rapport de forces aura un rôle décisif dans les événements qui suivent 1789. Cette complexité de la société Domingoise explique la complexité politique du début de l’insurrection, et au-delà. Le décret du 15 mai 1791, émanation de la Révolution française, tente de calmer les colons tout en concédant un minimum aux libres de couleur. Il leur accorde la citoyenneté française s’ils sont nés de parents libres, excluant ceux nés d’un parent esclave, confirme que l’Assemblée coloniale peut fixer les conditions d’éligibilité, et maintient l’esclavage sans toucher au statut des esclaves. Texte restrictif, il provoque l’inverse de ce qu’il promettait : une aggravation des tensions, qui contribue à l’explosion de la Révolution haïtienne (1791–1804). Il sera dépassé quelques mois plus tard par le décret du 4 avril 1792, qui accorde l’égalité complète à tous les hommes libres de couleur.

Le monde change. Les mentalités persistent.

Le choix d’une Haïti noire est déjà en puissance dans les troupes de Biassou, toujours aussi déterminé et cruel. Mais une guerre de libération existe-t-elle sans cruauté, sans destruction ? Peut-on construire un pays libre sans lutter pour sa dignité ?

Ce récit demeure une énigme dans sa grille de lecture. Victor Hugo fait du lecteur un enquêteur

de l’enfant de onze ans que j’étais, une insurgée.

Bribe I

J’ouvre le livre au hasard et je tombe sur cette page :

L’ardoise était petite, la craie blanche. J’effaçais. C’était le seul pouvoir que j’avais alors — effacer ce que j’avais mal dit, recommencer le mot, le geste, la lettre. Plus tard j’ai compris que le monde, lui, n’avait pas d’éponge…


Bribe II

Je tourne encore les pages et je lis :

Il y avait une guerre quand je suis née. Elle n’avait pas de nom encore, ou plutôt elle en avait trop. Je l’ai apprise par le silence des adultes, leurs voix baissées, la façon dont certains mots disparaissaient de la bouche de ma mère comme on range un couteau…


Bribe III

Une dernière page, avant que le livre se referme :

L’enfant que j’étais a lu Bug-Jargal et n’a rien dit. Elle a simplement su, ce soir-là, qu’elle n’obéirait plus. À quoi, elle ne le savait pas encore. Mais quelque chose en elle venait de choisir le côté des enchaînés…

A propos de Martine Lyne Clop

J'ai débuté ma vie professionnelle par l'obtention d'une licence en psycho-pédagogie en tant que professeure des écoles, mon mémoire portait sur le langage et la communication, très inspirée dans ma pratique pédagogique par Piaget et Montessori j'ai suivi des enfants autistes, trisomiques 21 ou enfants ayant des difficultés d'expression de langage. J'ai animé pendant sept ans des centres de vacances et de loisirs, accueillant pour la plupart des enfants orphelins issus de l'Aide Sociale à l'Enfance. Décidant de changer d'orientation professionnelle, j'ai présenté et réussi en continuité un DESS en droit privé, un master en systèmes de management de la qualité, une école d'ingénieurs - CESI – reconnue par la Conférences des Grandes Écoles où j'ai obtenu un master spécialisé en sécurité et risques industriels puis un master 2 en audit social et GRH tout en travaillant pour différentes entreprises. Lectrice assidue, intéressée malgré mon background scientifique par la transmission littéraire, je rencontre lors d'un atelier d'écriture Kossi Efoui, grand prix littéraire d'Afrique noire. Kossi Efoui me donne à lire puis à écrire, me fait découvrir ses textes incantatoires me prodigue conseils et soutien, m' encourage à publier La barbarie des exils Editions l'Harmattan Collection Amarante à compte d'Editeurs.

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