1. Le monde
— Qu’est-ce qui dérègle le monde ?
— Les règlements dérèglent le monde.
2. Six heures pour un aller-retour
Chants d’oiseaux, une mouche sur la moustiquaire, un train au loin.
« L’argent », voix du frère écoutant la radio (voix énervée, la radio parle de foot).
Soleil se reflétant sur les tuiles transparentes, guêpes (d’où sortent-elles ?).
Parfum de café moulu puis de beurre fondu.
Mon écriture en vert dans un vieux classeur (la page précédente en rouge).
Sur une nappe orange, les fines salées, trop chaudes.
Lame de rasoir à changer bientôt.
Voix du frère : « Il y a au moins quatre Michel Francey ». Dans ma tête : le vigneron, le fanfaron, le type de l’opéra et ?
Objet du débat : faut-il ranger les chaussures dans les étagères ou les étaler en vrac au fond des escaliers ?
Gare de Cousset : panneau bleu, écriture blanche. La muette entre dans le train, direction Payerne.
Une horde d’ados suisses allemands fait crisser la fermeture-éclair d’une valise rouge.
Visage inquiet, ou triste, yeux noirs, entre en gare d’Yvonand. Sur le quai, à Yverdon, une dame la prend dans ses bras.
Arrêt sur demande : Vuiteboeuf. Une chapelle, une grue, rouge, dans la montagne.
Midi aux deux clochers de Vuiteboeuf. Restaurant de l’Ours, cuisine soignée, fermé.
Deux hommes en noir marchent vers la gare. De temps en temps, ils se retournent. L’orge est bientôt mûre.
Place Pestalozzi, Yverdon, le grand homme, de dos : « J’ai vécu moi-même comme un mendiant pour apprendre à des mendiants à vivre comme des hommes. »
L’ombre, vitale, l’eau, minérale (Arkina), un petit oiseau qui vole de chaise en chaise, et sur la place deux femmes, l’une en noir, fière, jeune, qui affirme dans sa démarche sa beauté, l’autre en blanc, bossue, qui affronte avec courage le soleil qui frappe les pavés.
Pizza Romana, manger chaud (mauvaise idée).
Un homme à chemise colorée lève la main et dit : « Garçon ! » (longtemps pas entendu)
Librairie : « Vous avez chaud ?! Achetez un livre ! Vous aurez toujours chaud… Mais vous aurez un livre ! » (je n’achète rien) (pas de Lispector)
Ruelle. Inscription en rouge sur le mur blanc : L’AMOUR TJRS, LES FACHOS JMS.
Au milieu des fleurs et des papillons, un étrange véhicule ferroviaire rouge et bleu baptisé Dents du Midi.
Vue depuis le train : des troncs d’arbres secs qui poussent dans l’eau.
Sous la route, des machines agricoles (frontière cantonale).
3. Jeune fille donnant du grain aux poules
Est-ce le regard de l’enfant assis sur le banc ? Est-ce le gris de la ferme ? Est-ce la jeune fille ou sont-ce les poules ? L’as-tu vu en vrai, ce tableau ? Dans la cuisine de la grand-mère, avec l’écrivain public, c’est là qu’il a toujours été, du temps des anciens, et cet enfant assis sur le banc, une main sur mollet l’autre s’appuyant sur le bout de la planche, c’était toi regardant les poules. Tu en avais peur, de ces bêtes. L’enfant s’en fiche. Ce ne sont pas les poules qui l’intéressent. La jeune aussi s’en fiche. Elle leur donne à manger. À quoi pensent-ils, l’enfant, la jeune fille ? Les poules ne pensent pas. Elles picorent. Elles n’ont pas grand-chose à picorer. Le gris, voilà ce qu’elles picorent, ce gris du bois quand il a vécu. Il y a — il te faut du temps pour le remarquer — deux plantes dans deux pots sur le rebord de la fenêtre. Les fleurs blanches baissent la tête. Les rouges — d’un rose grisâtre — sont restées droites. C’est calme et c’est triste. Pauvre. Tu viens de ce tableau. Tu es cet enfant. La jeune fille donne du grain aux poules. Elle s’est résignée à ce geste. Sa main blanche, trop blanche pour nos campagnes, a rêvé d’autres gestes. Elles deviendront rêches comme les mains de toutes femmes de ce temps-là. Les poules s’en fichent. Elles picorent.
4. Roman photos : journal d’écriture
19.06.26
Deux cadavres hantent le livre. Je les fuis mais ils reviennent sans cesse. Qui sont-ils ? Aucun personnage n’est précis.
J’écris après avoir lu Le tambour de Günter Grass, où l’impression que la tonalité étrange de ce livre imprègne ma propre écriture (d’où l’intérêt de lire plusieurs bouquins en même temps) (demain, il y aura du Nathalie Sarraute dans mon écriture).
23.06.26
De plus en plus, ça tourne au roman policier, mais un roman policier sans intrigue et sans flics.
Retour d’un prénom féminin, un seul (pour le moment). Faut-il aller relire les passages où il est déjà question d’elle ? Avancer, telle est la règle. Ne jamais se retourner (écrivain-Orphée, écrivain-Loth). Seulement ce souvenir de Caty, c’est une fliquette, chez Javier Xercas.
Et sur mon bureau, il y a quoi ? Une tasse de café vide, Alcools de Guillaume Apollinaire, la jeune fille donnant du grain aux poules d’Anker, mon plumier, des bouts de papier bleu, un étui à couverts, de la paperasse qui s’empile…
25.06.26
Encore des rails, la même gare (celle de Cousset) et cette fois ce qui vient ce n’est pas le train mais ce sont les morts de l’automne 2018 ; cette nouvelle écrite alors (un atelier) (pas relue) ; La mort du jeune aviateur anglais, le choc. Et une musique (la partition sur la photo). Le début du requiem de Verdi, lugubre, terrorisé, les trois fantômes sous le train.
5. Roman photos
Tous les jours, pendant un temps libre (je l’ai fait sur une année), à heure double tirée au sort (de 0h00 à 23h23), prendre une photo, puis écrire ce qui constitue l’intervalle entre deux photos. Une fois que tout est écrit, supprimer les photos. Le tout constitue un texte suivi qu’on peut réécrire ou tâchant d’oublier les photos.