#chroniques #00 | Prologue

1 | Liber mundi

Est-ce que le monde naturel se déchiffre comme un grand livre ?

Moi, je ne sais pas très bien ce que disent les brindilles saisies dans la glace, les nervures bleutées du grès, l’eau qui bouillonne dans les trous du ruisseau.

2 | Préparatifs du départ (entre 6h30 et 12h30 à Munich, Bavière)

Sensation d’une présence qui passe dans la chambre comme une onde. Peur diffuse. Je me lève et vais fermer la fenêtre.

Enroulée dans du coton, je me souviens du dîner d’hier et d’I., 13 ans, qui imitait des aventurières russes venues à Munich se trouver des époux vieux et riches. Elle reproduisait comiquement leurs yeux mi-clos, leurs lèvres serrées par la chirurgie esthétique et leur manière de parler, laconique et glacée.

Bruit des volets électriques. Bruit de la machine à café De’Longhi. Bruits mécaniques des engins de construction. Dès 7 heures, c’est le chant de la modernité qui s’élève. Les humains ne sont pas des oiseaux discrets.

Cessez-le-feu fragile. Narcotrafic. Retour du bison. Gaza détruite. DD l’intouchable. Menaces trumpiennes. Rumeurs du monde.

Fatalité de la beauté. Le destin tragique de Tadzio, héros de La Mort à Venise. Il a inspiré les bishōnen des mangakas célèbres. La beauté réveille des pulsions mauvaises, des envies de saccage, sombres et sauvages.

Discussion sur l’ayahuasca, les psychédéliques et leur utilisation performative par les technocapitalistes. La caféine me rend volubile.

La discussion continue. S. parle du couvent de Bigorio où il se rendra cet été.

L’innovation allemande est stoppée par l’excès de Bedenken, dit S. Bedenken : on va y réfléchir.

Corian blanc lumineux. Senteur d’huile parfumée. Douche.

Valise faite. Vérifier. Ne rien oublier.

Revue de l’agenda de juillet. Je récapitule mes disponibilités.

Divertissement des réseaux sociaux. Encore la déferlante des violences sexuelles. Dans les EHPAD, cette fois.

J’ai contacté une spécialiste du mycélium. Elle ne me connaît ni d’Ève ni d’Adam. On se connecte, comme des humains du XXIᵉ siècle : par mail.

Je cherche un morceau de Notorious B.I.G. Introuvable. Je cherche le chant d’un oiseau. Un chip chip lent et monotone. Il m’échappe aussi.

Le Jardin extraordinaire est une chanson queer. C’est vrai quand on y pense.

Je me sens désœuvrée. Angoisse diffuse.

Retour aux tableaux de Hopper. Retour en février 2013. Retour à Maison-Blanche. Début du prologue.

Il faut bientôt partir. Frissons désagréables dans les jambes. Le jour dehors est radieux.

La petite accélération du départ. Embrassades.

Au revoir. Au revoir. Nous nous reverrons fin août, à Nice.

Deux Afghans dans le tram. L’un lit à l’autre un papier administratif.

Station Rosenheimer Platz. Je pense à Rosencrantz. Je descends là.

3 | Sun in an Empty Room

En février 2013, j’étais de passage à Paris. Je suis allée voir l’exposition Edward Hopper au Grand Palais. Voir une exposition était un passage obligé de l’expatriée chinoise que j’étais alors (ah ! la « richesse de la vie culturelle à Paris »). Mais en déambulant lentement dans les salles du Grand Palais, j’attendais aussi que les visites soient autorisées dans l’unité de soins psychiatriques de Maison-Blanche où se trouvait ma mère. Ce jour de février était un jour blanc, mat et glacé.

Dans la boutique du musée, j’ai acheté trois cartes postales reproduisant des tableaux ou des gravures de Hopper pour les lui offrir. L’une des cartes postales figurait le dernier tableau de Hopper, Sun in an Empty Room. À cette époque, le cerveau de ma mère était déjà très abîmé par des années d’alcool. Pourtant, elle eut un moment de fulgurante lucidité (elle me rappelait le Consul d’Au-dessous du volcan, autre grand alcoolique lucide) : le monde était soudain mis à nu, éclairé comme cette chambre vide du tableau de Hopper.

Elle a regardé les cartes postales, puis s’est tourné vers moi et tendue l’image de chambre vide éclairée par le soleil. Elle n’en voulait pas. Là où je percevais une lumière, une disponibilité (c’est ainsi que je commentais ce que j’y voyais), elle refusait cette béance insoutenable. « Je déteste le vide », a-t-elle dit en guise d’explication. Puis, après quelques secondes, elle m’a regardée avec attention et a ajouté : « Tu es quand même assez mûre. »

Cette phrase m’est restée. Je les ai interprétés comme la reconnaissance du droit qui m’était enfin accordé de sauver ma peau, de couper la corde qui me tenait à elle et de la laisser partir dans sa chute inexorable. Le tableau, Sun in an Empty Room d’Edward Hopper (1963) marque la dernière fois où je l’ai vue vivante. .

4 | Frustrations empilées

Il y a plus de papier que d’objets sur ma table de travail. Les objets sont en petit nombre : mon téléphone portable, retourné face contre plateau ; un arrache-agrafes ; une clé USB ; une cuillère ; un verre ; une carafe dans laquelle nagent des feuilles de menthe ramollies ; des crayons ; un vert, un bleu ; une machine à calculer ; un double décimètre ; un jeu de tarot de Marseille ; une agrafeuse ; un carnet aux pages arrachées.  Il y a bien sûr mon ordinateur, sur lequel je travaille à l’instant. Il est posé sur un gros livre de portraits (textes et photographies) publiés par Libération, Portraits, 1994-2009. En couverture, il y a une vignette de Michel Houellebecq, Kate Moss et deux personnes que je ne reconnais pas immédiatement. L’un est un acteur, il est chauve. Je crois que s’appelle Bruce Willis. Le dernier, je ne parviens pas à m’en rappeler. C’est un homme noir assis dans un diner américain portant un bob. Je regarde la quatrième de couverture et je vois qu’il s’agit de Screamin’ Jay Hawkins. Est-ce que cet oubli signifie quelque chose ? C’est possible (à ma grande honte). Bref, ce livre de portraits me sert d’appui pour mon ordinateur,

L’espace des objets est relativement restreint. Car il y a autour de moi, des piles de papiers et des pochettes Exacompta de couleur. Il y en a une bleue, une rouge, une verte, une orange, une grise et une d’un rose indien que j’aime bien. Ce sont des dossiers. Des dossiers mal faits, parce que toutes les feuilles ne sont pas dans ces pochettes : elles débordent, il y a des cahiers en dessous. Tout cela représente, en gros, les projets sur lesquels je travaille en ce moment. Les patients, les champignons, les lignes rouges, la côte d’ivoire. Aucun de ces projets, bien que documentés et avancés dans leur conception, la formalisation de leur intention et de leur déroulé ne s’est encore concrétisé cette année. Cela représente mon travail et toute ma ma frustration.

5 | Je ne supporte pas

Cette proposition d’écriture me vient de Jacques Serena quand nous avons travaillé ensemble en 2021 autour d’Indociles ! au Théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon. Le texte d’inspiration est une page de Nouvelles et Textes pour rien de Samuel Beckett. Je ne sais pas s’il s’agit d’une fiction ou d’un journal. Peu importe, au fond. La situation est simple : pour éviter tout malentendu avec sa nouvelle logeuse, le narrateur entreprend de dresser la liste de tout ce qu’il ne supporte pas.

Je vous invite donc à écrire une liste, en commençant chaque phrase par « Je ne supporte pas… ». Évitez les grandes indignations — la guerre, le racisme, l’injustice… Non qu’elles soient sans importance, bien sûr, mais parce qu’elles risquent de produire des discours convenus. Cherchez plutôt les irritations du quotidien, les petits frottements avec le réel, les colères minuscules ou immenses qui surgissent sans prévenir. Les détails qui vous mettent hors de vous. Les gestes, les mots, les attitudes, les situations, les objets, les sons, les odeurs, les habitudes, les absurdités qui vous hérissent. C’est dans ces points de friction avec le monde que quelque chose de singulier affleure. Ne cherchez pas à être raisonnable ni cohérent. Accumulez. Exagérez.

Plaisir de la liste, étincelles de vérité …et jubilation garantie.

A propos de Geneviève Flaven

Je suis née à Paris en 1969. En 2001 à Nice, j’ai fondé une agence de conseil en design puis suis partie à Shanghai pour développer mes activités. Le départ en Chine m’a mené vers l’écriture et la publication. Depuis mon retour en France en 2019, je me consacre à la création et à l’animation de projets collaboratifs de théâtre documentaire en France et dans le monde. Théâtre : The 99 project (http://www.the99project.net/ ) Blog de mes années chinoises : Shanghai confidential (https://shanghaiconfidential.wordpress.com/)

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