Le livre comme fiction #08 I Ce qui suffit

C’est le souvenir du livre qui la hante, plus que le livre lui-même. Sans doute à cause de l’histoire qu’il contient et qu’elle a découvert un été alors qu’elle était venue passer quelques jours au pays de son enfance. Ce souvenir vient toucher en elle quelque chose qu’elle ignore encore après toutes ses années. Elle avait lu ce livre sous le grand tilleul planté dans la pente près de la terrasse en lauze. Les trois séquoias géants veillaient sur elle et la montagne côté nord dessinait dans le ciel sa courbe familière. Ce livre épais, écrit en tout petits caractères, elle l’avait lu d’une traite, avec avidité ou plutôt elle avait eu le sentiment que quelqu’un, au fur et à mesure qu’elle déchiffrait les signes imprimés sur le papier, lui murmurait à l’oreille cette histoire. Cette voix la suivait partout même dans son sommeil quand elle s’endormait bercée par le cri-cri des grillons et le bourdonnement des abeilles.

Elle oublie tout, surtout les noms d’auteur ou les titres des livres qui l’ont touchée. Elle se souvient de passages entiers, du poids du bouquin, de son odeur, du grain du papier mais elle ne sait pas dire qui l’a écrit, qui l’a publié. Même chose pour les films vus et revus dont elle ne sait donner ni le titre, ni le nom du réalisateur ou des acteurs alors qu’elle se rappelle précisément un plan où l’eau jaillit de la mousse, ou la fossette qui se creuse dans la joue de la comédienne quand elle sourit, ou encore la lumière qui découpe l’espace d’une cuisine abandonnée avec le chuintement des pas sur les gravillons quand approche qui ne devrait pas s’approcher… Ces petits riens qui l’ont émue restent gravés en elle alors qu’elle a oublié l’essentiel qui pourrait faire office de sésame pour en parler avec d’autres et les inviter à découvrir ces œuvres qui l’ont bouleversée.

« Les histoires qui parlent de fratrie me font pleurer ». Ce n’est pas elle qui le dit mais lui. Elle, elle se contente de retranscrire ses mots. Lui revient aussitôt le souvenir de ce gros bouquin emprunté à la bibliothèque du village un été. Le viol initial brutal, les bombes, la guerre, le froid, la misère, la faim. Tout. Il a suffi qu’il prononce cette phrase, qu’elle la recopie sur son carnet pour que le souvenir de ce monde plongé dans l’horreur s’impose à elle et qu’au milieu des gravats elle aperçoive les silhouettes fragiles de deux enfants. Le plus grand tient solidement la main du plus petit. Son corps maigre et fragile se penche au-dessus de son petit frère dans un élan protecteur. Ce qui est incroyable c’est comment le plus petit avance dans les ruines d’un pas confiant. Son grand frère lui tient la main, cela suffit.

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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