#livre #4 | Ranger pour mes parents

Ranger les bibliothèques de mes parents. Ça commence comme une sorte de devoir filial. L’enfant prodigue s’efforce de contribuer à l’ordre et la propreté de la maison. Donner un peu de son énergie pour que les choses restent belles et que les belles choses restent. Et puis cela devient autre chose. Un genre de conversation avec les années, de voyage par procuration.

Partons dans ce voyage, du côté de mon père, il faut une organisation qui ne peut naître que de l’instinct. Un instinct qu’on est le seul à avoir : « il faudra prévoir un large espace pour les Le Clézio évidemment ». C’est un retour à la source de celui qui nous appris à parler de manière correcte, qui nous a raconté les étymologies, les locutions latines (y compris le fait que Caesarem legato alacrem eorum), avec qui on a joué aux figures de style, aux anantapodotons.

À chacun de mes passages, je suis une personne nouvelle qui poursuit la tâche de rangement interrompue par celle que j’étais la fois précédente. Tiens ! Mais François Villon était là depuis le début ? Ou est-il apparu comme par magie après que je le découvre ? Chacun de mes « moi » qui passe fait une part du travail de rangement qui fut entamée jadis par chacun des « lui ». Il ne peut plus s’en occuper n’ayant plus le luxe d’une telle absurdité. Une belle absurdité. Oui, bien-sûr c’est utile de ranger, on trouve plus facilement les livres. On trouverait plus facilement les plus petits arbres si on rangeait les forêts. C’est utile, à condition de ne jamais finir.

Ranger la bibliothèque de ma mère. C’est puiser à une autre source, bien plus ancienne. Ce n’est plus s’immerger dans les profondeurs insondables du génie français. C’est découvrir qu’après tout c’est la France qui tourne autour de la littérature et pas l’inverse. On ramasse chaque livre comme un fragment de l’ancienne tour de Babel, chacun dans sa langue. Ce jardin au pétales qui sentent l’histoire du papier procure un sentiment de plénitude, d’accord entre la science liguistique et l’art poétique, entre les langues européennes et les langues africaines, entre les philosophies, religions, mysticismes. Ici je peux ressentir un peu d’amour maternel. Les livre de cette bibliothèque n’ont pas besoin de rangement mais on peut y remettre ses idées en place.

Ranger ces bibliothèques est bien doux, du moment que la tâche n’a pas de fin.

A propos de Joachim Revol-Tissot

Surtout musicien mais aussi rat - conteur - de bibliothèque.

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