1 Comment va le monde ?
Nous ne transformerons jamais le monde en ne racontant que ce qui l’abîme
2 La citrouille
En regardant ce ventre de citrouille prêt à bondir de la toile de 45X50, j’ai la trouille.
Je ne sais pas d’où elle vient. Je sais qu’elle est simplement là comme certaines vérités qui ne frappent pas à la porte et nous découvrons que nous vivions déjà avec elles. Si je la regarde trop longtemps, quelque chose commence à céder, j’ai l’impression qu’elle avance sans bouger, elle n’a même pas besoin de violence ; elle va m’avaler. Pourtant ce n’est qu’une citrouille ouverte. Une masse orange, offerte. Puis les graines grossissent. Je ne sais pas si elles grossissent réellement ou si c’est mon regard qui s’approche trop près, elles semblent attendre quelque chose de moi. Elles deviennent des dents molles, des œufs menaçants, une promesse de multiplication. Je voudrais détourner les yeux. Mais détourner les yeux serait déjà reconnaître son pouvoir. Cette citrouille ne ressemble pas à un fruit. Elle ressemble à ce qui précède les fruits. À un lieu où les formes sont encore prisonnières. Un ventre qui fabrique et ne choisit pas ce qu’il fabrique. Un ventre qui précède tous les noms qu’on lui donne. Mère, matrice, origine, désir. Aucun de ces mots ne convient. Les mots sont trop petits. Alors je pense à la maternité. Non pas à la douceur qu’on lui prête. À son autre visage. Celui qui engloutit. Celui qui transforme toute chose en sa propre substance. Les grosses graines me regardent davantage que je ne les regarde. Elles sont innombrables. Elles ont la patience des choses qui attendent depuis toujours. Je comprends soudain que ma crainte ne vient pas de la dévoration. La dévoration est naturelle. Mon angoisse vient de la fécondité, de ce qui ne cesse de produire, de ce qui ne demande pas mon avis pour continuer à vivre. Le tableau ne me menace pas. Il me retire seulement un refuge. Car je passe ma vie à croire que je suis séparée du grand mouvement des choses. Et voilà qu’une simple citrouille ouverte me rappelle le contraire. Je regarde encore ce ventre orange. Et je mesure ce que serait ma vie si je pouvais être une graine parmi les graines. De reconnaître ce qui m’appelle depuis l’intérieur de ce ventre.
3 Le réel encore le réel
10h – les cloches sonnent l’heure
10h15 vérification de la chambre, chaude elle sent le bois brûlant
10h30 la descente aux enfers, aller dehors
10h45 le soleil lui-même fond
11h au passage j’entends le colza sec crépiter
11h15 l’odeur du fumier de porc dans le pré
11h30 un avion passe au-dessus des arbres l’aéroport de Genève est urbain et champêtre à la fois
11h45 le chant du coucou dans la forêt un rafraîchissement
12h aïe je me suis pris le pied dans une racine et me suis étalée
12h15 et juste là il y a un chêne majestueux avec une corde qui pend…
12h30 un avion passe, son ombre plane au-dessus des arbres
12h45 tiens une crotte de renard, je suppose
13h j’enjambe le sixième tronc tombé sur le chemin
13h15 un moustique me dévore sur le mollet gauche, ça démange, je viens déjà de me faire une grosse réaction à la suite d’un piqûre d’abeille sur le nez, je ressemblais à éléphant man
13h30 de retour, à boire, à boire à boire de l’eau fraîche avec fleurs de sureau et pétales de Coquelicots
13h45 avec un peu d’eau pétillante ça s’appelle le champagne des fées
14h le brumisateur dispense de l’huile essentielles de menthe, ça rafraîchit
14h15 j’entends les voitures passer sur le goudron collant, un lent bruissement des pneus
14h30 je reprends le réel de mon ordinateur qui chauffe, il va me falloir trouver un remède
14h45 je dégouline, je colle, je diffuse de l’huile essentielle de citron
15h la chambre sent toujours le bois chauffé malgré le ventilateur
15h15 conversation téléphonique avec mon aide en informatique, sa voix douce me
réconforte et j’apprends…
15h30 à mon bureau, fenêtre face à la campagne, les feuilles bougent tranquillement on pourrait imaginer la fraîcheur
15h45 il paraît qu’il fera meilleur à partir de dimanche
16h une douche bienvenue
4 Nomadisme
Mon bureau aurait besoin d’être rangé. Je veux dire : mis à jour.
Il y a bien un bureau. Une table. Sur cette table, des livres, des cahiers, des notes, des textes d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Ils ne bougent pas beaucoup. Ils restent là, même lorsque je ne les regarde pas. Ils constituent une sorte de réserve, parfois ordonnée, parfois non, mais globalement stable.
L’objet le plus mobile est aussi le plus central : mon ordinateur.
Je l’emporte avec moi. Au café, à la bibliothèque, dans les salles d’attente, dans les trams, et ailleurs aussi. À chaque déplacement, le bureau se reconfigure autour de lui sans que les objets eux-mêmes n’aient été déplacés.
Ainsi mon bureau occupe une table, une chaise, un canapé, parfois un lit, parfois un café, parfois une salle d’attente, parfois le coin d’une bibliothèque. Il est là où se trouve l’ordinateur ; mais il est aussi là où se trouvent les textes qui l’entourent ; mais il est encore là où se trouve l’attention qui les relie.
De temps en temps, je le range. Je rassemble les textes, j’empile les livres. Puis les textes recommencent à circuler. Mon bureau reprend peu à peu son extension ordinaire.
Il arrive alors que je me demande si le bureau a été rangé ou simplement déplacé sans modification notable de son contenu