# Chroniques #00| Prologue

1/ Question :

Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ( Tableau de Anselm Kiefer)

Tout n’est rien avait écrit mon père au-dessus d’une porte en lettres rouges. Je n’ai pas mieux.

2/ Tranche de vie :

Départ d’une balade à une heure inhabituelle, plus tôt que d’ordinaire, chaleur oblige.

Un homme pousse une remorque emplie de bois hors de son jardin.

De hautes herbes dorées par le soleil du matin frôlent la peau de mes avant-bras. La lumière est celle que je chéris.

Fixer le paysage des entours, et comme toujours chercher à repérer le toit de la maison au loin.

Mon ombre vient de changer de place lors du demi-tour à l’endroit habituel, penser la phrase rituelle après ce n’est pas praticable.

Les cloches de l’église tintent huit fois, on a bien compté, au moins on sait ce qu’il en est.

L’homme à la remorque s’est installé pour scier du bois dans le jardin de son voisin d’en face.

Remonter la ruelle, en regardant discrètement les noms sur deux boîtes aux lettres. Ce ne sont plus ceux de l’enfance.

Faire un arrêt devant la boîte à livres, l’ouvrir, hésiter et s’emparer du livre de poche Le grand Meaulnes. Sourire en pensant qu’on a déjà trois exemplaires .

S’asseoir devant un café dans la fraîcheur de la cuisine et prendre le temps du rien.

J’agite un torchon dans tous les sens afin de chasser une mouche. Je crois qu’elle s’est cachée.

Avec un piochon gratter le long du trottoir à l’ombre pour ôter les herbes sauvages. Penser forcément à la phrase paternelle : on ne gratte que des surfaces.

Dans le petit jardin, découvrir la floraison de deux lys blancs oubliés. Penser à celle qui les a mis.

En vidant le lave-vaisselle, penser au repas de midi, mais il y a encore du temps.

Devant l’ordinateur, penser d’arrêter de se perdre.

Un stylo en main dresser la liste des textes à écrire et se demander si c’est déjà écrire que de faire cette liste.

Il ne reste que quatre pages dans le carnet Clairefontaine. Panique car je n’en ai pas d’autre sous la main. Penser : écrire plus petit.

En cuisine découper trois sortes de poivrons, ne pas mélanger les couleurs..en sourire car dans la casserole ils seront bien mélangés…

Feuilleter le journal local sur la table de la cuisine, comme le faisait ma mère, et lire la liste des décès. Voir le nom de la sœur d’un ami. Des ombres flottent en permanence au-dessus de soi.

Mon voisin toque à la porte et me sort de la tristesse. Il me présente un seau plein de salades. Prends tout ce que tu veux ! Je me saisis d’une grosse poignée et remercie.

Je remue les poivrons dans leur plat et pense à Marie-Claude.

J’allume la radio, j’ai besoin d’entendre me parler. Et c’est de Fernando Pessoa qu’il est question. J’écoute. Je me revois à l’époque de la découverte du Livre de l’intranquillité qui m’avait marquée..

J’ai oublié le sel dans les tagliatelles mais sinon le plat avec les poivrons est bon. Je n’ai pas très faim. Je pense à ma dernière rencontre avec Marie-Claude il y a quelques mois.

Une tension s’est installée entre les épaules. Je bois un autre café et me recroqueville dans mon terrier de fraîcheur.

3/ Galerie Thaddaeus Ropac à Pantin : exposition Anselm Kiefer / Für Andrea Emo (2018)

C’est dépeindre un instant précis qu’il faudrait, les secondes qui ont fait basculer mon équilibre et ont renvoyé froidement vers moi, aux tréfonds. C’est une entrée dans une vaste galerie d’exposition en solitude. Personne dans les salles gigantesques en hauteur et en en largeur . Se sentir happée par le silence et la force des tableaux qui recouvrent les murs. Marcher vers le tableau avec la lenteur nécessaire. Entrer dans la peau de la peinture comme si une mer.

Mais ce n’est pas de l’eau, c’est une forêt ample, touffue, noire, un creuset de songes, un reliquaire de langues. C’est la terre des peut-être entre les lignes de faille et les secousses de silences, entre les inclinaisons de lumière et la prégnance de certaines ombres. Un univers se déploie, l’horizon disparaît, des voix s’élèvent, c’est l’opéra des petits riens qui se joue, un ténor entre en lice puis une basse fait trembler les viscères.

Entre la vision floue à l’arrivée dans la salle d’exposition et le réel rencontré à l’avancée des pas, il s’est agi de donner forme à l’informe, de se glisser dans les strates infinies en chercheur opiniâtre, et se laisser envoûter par l’atmosphère de cette forêt. Vouloir rester dedans.

4/ Tranche de journal :

Prendre en compte que mon rythme d’écriture n’est pas le même dans cette maison de campagne. Et d’autant plus avec la chaleur. Marcher le matin au lieu d’écrire comme je le fais d’ordinaire. Écrire en début d’après midi n’est sans doute pas très productif, mais il n’y a rien d’autre à faire. Je m’y tiens depuis quelques jours. Je n’arrive pas à me souvenir depuis quand je suis ici. La notion du temps change radicalement dans ce lieu sans que je comprenne pourquoi. Ma manière de penser aussi. Se dire déjà qu’il faudrait clarifier les projets d’écriture, faire un planning ou quelque chose de ce genre. Car il y aurait des choses à finir, par exemple l’atelier 8 à partir de Borgès, et je me rends bien compte que le projet Chroniques s’est installé à la première place. Il y a aussi mon nouveau site à animer et le projet d’écriture autour des métamorphoses à ne pas laisser s’essouffler. Pourquoi est-il toujours aussi difficile d’aller au bout de quelque chose ?

5/ Proposition :

Ouvrir Le livre des Chroniques au hasard et chacun(e) choisir la septième phrase ( ligne) de la page impaire. Écrire à partir de cette phrase, en écho .

A propos de Solange Vissac

Entre campagne et ville, entre deux livres où se perdre, entre des textes qui s'écrivent et des photos qui se capturent... toujours un peu cachée... me dévoilant un peu sur mon blog jardin d'ombres.

Un commentaire à propos de “# Chroniques #00| Prologue”

  1. Bonjour Solange,
    De temps en temps ( sans liaison) jusqu’à la tanière…ne plus voir et ne plus etre vue, après vos observations si précises et les présences, réelles ou convoquées, parfois surgies… Merci de nous y avoir convié, car après l’avoir fait, on sait comme le minuscule imprévu y prend une part, et bouleverse. Comme bouleverse la peinture, et cet instant – ressenti en d’autres lieux et temps – de bascule, qui change le rapport à soi, à la pensée.
    Et ce qui demande à être écrit, et la question sans bout du bout des choses, alors compter des phrases, des mots, des lignes et écrire sans compter,
    Merci !
    C

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