1/DU MONDE
J’ai convoqué le monde dans mon bureau. Comme un sale môme, un gaillard à qui il fallait tirer les oreilles. Je l’ai fait asseoir, et Vindiou, je l’ai sermonné. J’étais posté au-dessus de lui. Je voulais qu’il baisse les yeux. Je le pointais du doigt. Il sentait mon haleine. Oh pour lui, je voulais que ce soit bien pire qu’une garde à vue. Partout, on ne parle que de lui. Le Monde ! Le Monde ! Où va le Monde ? Quel égo, ce monde ! Ah, ça je lui ai dit. Mais pour qui tu te prends ? Dis donc, t’en n’as pas marre de te faire remarquer ? Il avait beau regarder par la fenêtre, je le gardais en ligne de mire. J’écarquillais les yeux, je remontais les épaules. Appelez-moi Général, je le mérite ! Ses oreilles ont sifflé ! Au moment où, j’étais sûr de lui avoir retourné le cerveau, de l’avoir remis sur le droit chemin, de ne pas être obligé de convoquer ses parents : la galaxie et les Abysses, l’insolent, m’a dit : c’est pas moi ! Il a dit, c’est même pas moi, c’est vous ! Y m’a coupé le sifflet. J’m’y attendais pas ! Quel coup bas ! Ce malotru, s’est levé m’a regardé dans les yeux, il a pas cillé et il est sorti de mon bureau. J’avais plus de salives. Je l’ai regardé partir. J’avais le moral dans les chaussettes. Oh, c’est un monde
2/LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
20h L’ordi vient de s’éteindre. Il est brûlant. Il est en équilibre. C’est comme veiller sur un malade. Il m’a remis au stylo. 20h15 : La bête refroidit encore. Elle ne veut plus m’adresser la parole. Je croyais qu’elle m’appartenait. 20h30 : Un sifflement aigu d’oiseau. Mes bracelets tournent quand j’écris sur mon cahier. 20h45 : J’avais les pieds surélevé sur une table. Il n’y a pas de bruit ou si un son sourd, comme une sorte de neige. 21h : Je cherche la lumière sans l’avoir allumer. Le stand sur lequel j’écris fait du bruit. La lumière de la fenêtre est douce. C’est son heure. 21h15 : J’ai pas sursauté ! J’ai ramassé le contenu du pot à stylo. J’ai trouvé ma pile. Ma souris peut continuer sa route. 21h30 : J’ai quelque chose à dire aux nuages. J’ai presqu’entendu le démarrage d’un orage. Finalement, je traque le vent dans mon minuscule palace. 21h45 : Ah ! T’as sonné ! Je parle au réveil. J’ai baissé la sonnerie. A moins que ce soit l’IA. Quelle bourrique ! Elle commence à prendre de sacrées libertés ! Il va y en avoir des procès numériques ! On va attaquer la toile. 22h : Quelque chose me dit qu’il faudrait remettre des horloges totalement mécaniques en vente. 22h15 : La fenêtre de mes voisins du bas distille une lumière jaune orange. 22h30 : Bah, voilà ! L’orage s’est pointé ! Ça a dégouliné. C’était pas trop tôt. C’est pas mieux quand la nature obéit ? 22h45 : La bouteille d’eau n’est pas encore ouverte. Les gouttières font de la musique avec les avions qui passent. 23h00 : Je me suis emmêlé dans les chiffres. Un de mes voisins cogne sur quelque chose. 23h15 : Des klaxons, une table à la place où s’étend la natte. La sirène des pompiers. 23h30 : Bruits non identifiés au loin, ce mélange de voitures, d’avions, de courant d’air me fait penser au fond de la mer. 23h45 : À force d’appuyer sur des boutons, on finit par s’y perdre. 00h : Je suis persuadé que le vent chante avec les voitures. Encore un qui aime les virages. 0h15 : Ma petite bibliothèque se reflète sur ma petite fenêtre. Au loin, une grande fenêtre est ouverte. 0h30 : Il y a une chaise qui me tourne le dos. Elle a prévenu mon stylo. 0h45 : J’arrive à lire l’heure. Les commentaires de matchs de boxes masquent les ronflements de mon voisin. 1h : Mon stylo n’a plus rien à me dire. 1h15 : Il y a un sans-gêne incroyable dans mon studio, mes vêtements se promènent partout sans aucune pudeur. 1h30 : Les lumières de mon appartement refusent d’aller se coucher alors par solidarité, je veille. 1h45 : Je ne comprends rien à ce que raconte le vent, il pourrait faire des efforts d’élocution. 2h : Je comprends pourquoi la nuit les gens dorment. C’est pour mieux rêver le jour.
3/ ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Je crois que j’ai trop parlé de cette peinture. Dans le lit de Toulouse-Lautrec. J’ai trop regardé la forme. J’ai épuisé mes phrases. Il faudrait du silence. Juste une longue respiration puis reprise de souffle. Il n’y a pas de pudeur. Peut-être trop d’envie. Parce que c’est confortable. C’est juste un moment. Je ne parle pas de l’exécution de la peinture, du : attends ne bouge pas, je finis. Là, c’est bon, tu peux respirer. Ça c’est caricatural. Cette peinture ne donne même pas envie de dormir. Viens, on va voir Dans le lit et après, tu restes là à regarder. Tu peux pas bouger, ils dorment, faut pas déranger. Faudrait définitivement que j’arrête de parler de cette peinture. Quand je la quitte des yeux, elle me reste dans la tête. J’aurais dû me taire.
4/ DE SOI-MÊME ET D’ÉCRIRE
J’en ai plein les mains. Comme quand je badigeonnais le papier avec de la peinture. Comme lorsque j’étais enfant et que la gouache me montrait de quoi elle était capable en me refaisant le portrait pour le plus grand plaisir des adultes et des murs environnants. L’écriture ne se laisse pas faire et plus j’écris plus elle me met au pas. Par exemple, il y a cette pièce que j’essaie d’écrire depuis plus de trois ans et qui me fait la tête. Alors, je l’ai laissée se calmer et je me suis lancé dans un chantier de recyclage des idées du jour. J’écris tous les jours une histoire, verbes pauvres certifiés, phrases branlantes, incises folles, mais malgré ça, il y a quelques moments de plaisirs, ils ne sont garantis que si à chaque fois que j’écris, j’accepte que je ne ferai pas mieux. Alors, je laisse tomber mes espoirs de grandeurs et j’écris ce qui tombe sur moi. J’en ferai peut-être un recueil pour l’instant, je les publie sur YouTube et je commence à peine à les laisser crier et me forcer à la réécriture. Alors, c’est plus la même, mes exigences, je les ravale et jour après jour, j’avance à pas de fourmis et je recule souvent et je doute tout le temps. J’écris des poèmes et là, c’est comme avouer une faute, se dire qu’au moins on aura essayé et si sur mille, il n’y a aucun qui vaillent le coup d’un souvenir, ça ira quand même pour moi. J’aurai osé m’y confronter. Je chante les résistances de mes limites. Puis, je les enregistre avec ma voix qui crache, ça rajoute un suspense, sûrement pas du sens, mais j’y mets tout mon cœur.
5/ A VOUS LA CANTONADE
Que vous inspire la ponctuation ? Qu’avez-vous franchement à déclarer à ces petits signes ? Je vous invite à ne pas faire de manière et à leur parler du fond du cœur. On verra bien ce qu’ils nous répondront. J’espère qu’ils ne nous en tiendront pas rigueur.