#chroniques #00 I Le lieu qui n’existe que dans ton coeur

Le monde
Lu dans la chronique d’André Markowicz : « Tu ne peux pas revenir dans un lieu qui n’existe que dans ton cœur, dans ta tête, un lieu dans lequel le temps existe à la fois, comme pour tout le monde, dans la durée calendaire mais aussi dans cette éternité fragmentaire qu’est celui d’une enfance d’autant plus sans cesse résurgente qu’elle peut être rêvée. Le temps de la mémoire, le lieu de la mémoire – le conflit, meurtrier, entre le lieu physique et ce lieu sans lieu que sont les jours d’où nous venons, les jours qui nous reviennent sans que nous n’y puissions rien. Tu ne peux pas y revenir, comme tu ne peux pas en partir. »

Le réel
Fraîcheur après l’orage. Un monde presque parfait. Chants d’oiseaux par la fenêtre ouverte, respirer le premier café du matin, mains en coupe autour de la tasse. Rendre grâce et prendre son élan pour le jour qui vient.

Il s’est coupé le pied sur un bout de tasse en porcelaine qui s’est brisée cette nuit. Morceaux épars sur le sol. Il saigne.

Retard au hangar pour le chargement du décor, elle explique : j’ai loupé mon train. 

Croisé au volant d’un énorme camion-citerne une femme qui chante à tue-tête en se balançant de droite et de gauche. 

Deuxième café de la matinée accompagné d’une poignée de noisettes et d’amandes. La vie douce.

Elle raconte : C’est pas si simple, je n’ai pas pu prendre un vélo en libre-service. Il fallait laisser l’empreinte de sa carte bleue pour valider une caution de 160€. Paiement refusé. Compte insuffisamment approvisionné. 

Le ficus est mort dans son pot au premier étage du Centre Hospitalier du Bois-Joli. 

Serrer dans ses bras Stéphanie que je croise trois ou quatre fois par an sur des festivals. Elle vit dans l’Est, moi dans le Sud-ouest. Se demander : comment peut-on être si loin et si proche ?

Le long de l’avenue de La Libération les fleurs de Tilleul sont passées. 

Il fait si chaud. Se baigner dans la Seine, bonne idée ? Elle fait la grimace : Hum, c’est moyen, moyen. 

Sillonner l’espace de point d’ombre en point d’ombre.

Il y a cet homme très âgé qui pleure à la fin du spectacle. Il parle du maire de son village décédé il y a plusieurs années, c’était un grand résistant, explique-t-il. Il nous remercie et conclue le visage ruisselant de larmes : La lutte continue ! Mes yeux se mouillent. Il est devant nous et la présence de son ami, le grand résistant aussi. No pasaran ! 

Nous six, assises en cercle autour d’une table en plastique blanc dans le bois de la Garenne. Orage de grêle. Opération tortue. Nous six, debout serrées sous la table en plastique blanc portée au-dessus de nos têtes. 

Une vie
Ce n’est pas un tableau, c’est une carte postale reproduisant une peinture de Cézanne avec un paysage de montagnes violettes et bleues, des champs gris et verts et quelques taches de rouille. Sur la carte le tableau est entouré d’un liseré blanc. On aurait envie de plonger dans ce tableau comme le font les personnages de dessins animés qui savent basculer du monde réel au monde imaginaire. On voudrait se promener dans ce paysage, s’allonger dans ses prés veloutés et dormir là, sans peur, jusqu’à la fin du monde… Mais ce n’est pas la reproduction de tableau qui compte ici, non, ce sont les mots qu’il lui a écrits à l’arrière de la carte postale et qui la nomment, elle, unique entre toutes les autres. Cette carte envoyée un été il y a plus de 30 ans garde intact le souvenir de cet homme qu’elle a aimé, aime, aimera, de ses cheveux crépus, sa voix de basse, son visage sculpté. Sa présence reste vive même absente. Elle se teinte parfois des couleurs froides du tableau pour raconter l’histoire d’un amour de l’aube au crépuscule. Cézanne pour un Sésame qui parle de la vie.

Le bureau
Un bureau surplombé de petits êtres ronds en bois sculpté. Têtes ceintes de perles multicolores, yeux peints, vêtements bariolés avec galons et broderies.

Un bureau avec des mots d’amour dissimulés dans des figurines en porcelaine qu’il faudrait pouvoir briser pour lire (mais on ne le fera pas, on préfère imaginer).

Un bureau, une pièce à elle, où rien ni personne ne peut entrer sans son autorisation.

Un bureau avec une tasse en céramique fêlée – achetée à l’époque où chaque sou comptait – remplie de crayons, stylos, agrafeuse, élastiques, trombones, ciseaux et gommes fluos.

Un bureau avec un Vélux placé au-dessus du clavier de l’ordinateur où les chats qui grimpent sur le toit peuvent venir la regarder écrire.

A propos de Françoise Guillaumond

Ecrivain, directrice artistique de la compagnie La baleine-cargo sur Wikipedia, ou directement sur la baleine cargo.

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