1.
Qu’appelles-tu monde ? Un montage nécessaire. Un mondage en somme.
2.
Une perceuse. Petit foret, matériau trop résistant. On entend presque le foret fondre.
La rue, toutes fenêtres ouvertes, plus de bruit que d’air.
La faible pression du robinet.
Il faut poncer et vitrifier ce parquet.
J’attends un retardataire.
La taille de ces portes de placard…j’ai mis dix ans à la remarquer.
Pas si simple à manger, cette tarte aux pommes maison.
Et ces voisins qui gueulent…avant, j’aimais les matchs de foot à la télé.
J’ai réussi à lire une page.
L’alarme de cette bagnole… un jingle du quartier.
La statue de buis sur l’étagère de pin.
3.
J’ai toujours entendu dire que c’était la Loire que ce pont enjambait. A moins que je ne l’aie déduit de ce qui se racontait. Il paraît qu’on pêchait la truite au pied de ce pont, peut-être même pêchait-on au moment où cette toile commençait d’être peinte, là même, les pieds dans l’eau. C’est du moins ce que laissait entendre le récit familial. Ça ne tenait pas très bien, tout ce récit. Il en est resté un petit réseau troué, effiloché, qui flotte encore assez pour retenir deux trois bribes. L’odeur du café par exemple, le bruit des tables, le carrelage. Je ne savais pas que c’était l’odeur du café. C’était celle du petit déjeuner, celle du réfectoire de l’hôtel. Plus tard, on dira pension de famille. Elle était en Haute-Loire. C’est vrai que ce n’était pas un hôtel. On parlait aussi d’une fenêtre ouverte sur la vallée, de pinceaux et d’yeux plissés. C’était pour distinguer les masses. Là encore, il n’y avait plus qu’un tableau pour soutenir l’histoire de ce chevalet, avec le même pont au lointain. C’était son père qui avait déniché ce havre. Il n’était pas peintre. Un matin, un enfant était tombé dans le bassin de la fontaine de pierre qui précédait le perron. Son bateau à voiles s’était rapproché du centre du disque vert d’eau. Il s’était penché. Aucun souvenir de la chute, à peine celui du glissant de la pierre et une vague idée de mouillé. Celui des larmes peut-être. La fierté du bateau et la honte ruisselante. Des rires aussi. Elles étaient finalement si jeunes.
4.
J’ai trois tables de travail.
Sont-elles une seule ? Ce serait simple, ce serait efficace. Et ce serait faux. J’ai trois tables de travail.
Il y a la table des abandons, qui est aussi celle des jachères. Une table des attentes. Rien n’y meurt, tout y attend sa forme. Il y a d’ailleurs un peu de pâte à modeler sur cette table-là, de ces pâtes qui ne sèchent jamais. L’attente serait donc un temps du travail.
Il y a aussi la table des passages, sur laquelle rien ne reste. On y dépose ce qu’on ne veut pas garder, et qui finit par encombrer à force de ne savoir qu’en faire.
Et puis il y a la troisième, celle des permanences, qui est aussi celle des références. C’est sur cette table-là que s’empilent les livres : ceux qu’il faut lire, ceux qu’il faudrait lire, ceux qu’il aurait fallu lire. C’est la table des prises de notes, une table de cahiers et de crayons, de cartouches d’encre vides et de marque-pages. C’est à cette table qu’on copie ce qui se lit, qu’on résonne ce qui s’entend. On y microte aussi ce qui se parle. La copie s’y dévoile lecture lente, la parole écriture. La troisième est la table de cette lenteur, à laquelle le temps vous assoit.
Trois tables, trois temps. À vrai dire, il y en a une quatrième. Elle s’est dressée à la limite du jardin. Un sécateur s’y égare si souvent que c’est là qu’on finit toujours par le chercher lorsqu’on veut le retrouver. On y trouve aussi des pinceaux et des tubes, de la terre et des mirettes, et une tournette, un bordel régulier de satisfactions, d’efforts et de râleries.
La matière y résiste, y insiste, impose son rythme, ses saisons, martèle les lois qu’elle édicte et qu’à peine nous pouvons admettre. Aucun travail ne s’y engage s’il ne s’y soumet, d’abord et enfin. Cette table-là repose sur d’autres strates : sculpture du corps et du timbre, table d’harmonie, partitions et polyphonies. C’est cette table qui régit les autres. Elle leur rappelle les règles du jeu.