
Et le monde (ou ce qu’il en reste) ?
Globalement, il suffoque et nous avec.
Le réel et encore le réel : Canicule.
Sur la route, le remous des grands arbres à la peine. Sur le béton brûlant, guetter un soupçon d’air. Les passants aveuglés par l’éclat des pare-brise. Je rentre chez moi, j’ai chaud et mal à la tête. Même la piscine tiède ne me rafraîchit pas. L’éclat sourd de l’ardoise clignote dans la fournaise. Une suffocante odeur de jasmin qui pourrit. Les chats passent harassés. Le pauvre chien somnole. Les poules hurlent de rage, de l’aube au crépuscule. Les oiseaux, becs ouverts, attendent la ration d’eau. La journée s’étire derrière les persiennes closes. Le linge est frais à la cave, j’y suis bien. Dans la cuisine, plus tard, la rumeur d’un frelon. Les pommes de terre bouillies, immondes, me collent aux doigts. Les pales du ventilateur, disque nacré. Avec le soir revient un semblant de vie. La lampe contre mon bras, écrire la nuit qui tombe. Le long souffle de l’air, les élèves, les livres. La clarté des chandelles, la rumeur de l’orage. Réfléchir à la suite, tirer leçon d’hier. Il est déjà bien tard, il faut aller dormir. À minuit, je sors, accablée de chaleur. Et dehors pas un bruit, les étoiles, les arbres, moi qui erre désœuvrée avec ma tisane froide. Il n’y a rien, que l’air chaud.
Le chaos est silence, anxiété et ennui.
Écrire avec Clarice Lispector
Khnopff. F (1891). I Lock My Door Upon Myself. Neue Pinakothek. Munich.
J’ai découvert cette toile alors que j’étais au lycée, à Tréguier. Je venais d’intégrer en cours de cursus une section littéraire mention histoire de l’art. Le programme de l’année de première était consacré aux mouvements artistiques du XIXe siècle et j’avais été littéralement enthousiasmée par l’intégralité des cours. J’abordais donc le symbolisme belge avec appétit et curiosité.
Je me rappelle très bien du malaise diffus et de la fascination que j’ai ressentis en observant le tableau. Devant une façade indéterminée, celle d’un atelier peut-être, entourée de fleurs mourantes, une femme rousse évoquant une muse préraphaélite, regarde devant elle, la tête posée sur ses mains. Le contraste entre la netteté du personnage, le mouvement gracieux de ses poignets et l’arrière-plan faussement flou qui l’environne rend la scène saisissante alors même qu’il ne se passe strictement rien : une femme, chez elle, observe le spectateur. J’ai été particulièrement saisie par son regard, inquisiteur et presque méchant, sans rien de triste, contrairement à ce que peut évoquer le titre du tableau : « Je me renferme sur moi-même ». Et puis il y avait ce buste bleuâtre au second plan. Étrange avec ses ailes sur le crâne, il détournait son regard de la scène, à la fois mal à l’aise et méprisant.
J’ai interprété la toile à l’époque comme un manifeste sans virulence des bienfaits de la solitude, de l’introspection et de l’imaginaire, agissant comme un rappel qu’il existe autre chose, un autre espace, celui sans doute de l’esprit et de l’infini créatif. Le message est clair : je peux choisir de l’ignorer mais ce lieu est là, il existe et attend.
Avec du recul, je constate que ce tableau a toujours été présent en filigrane dans ma mémoire, comme infusant lentement à travers mes goûts esthétiques, le choix de ma carrière ou la manière de diriger mes relations. Ou alors n’était-ce que le présage de la direction qu’allait prendre ma vie ? Aujourd’hui, j’ai parfois l’impression qu’à travers le tourbillon du quotidien, le regret m’observe quelque part, patiente et sardonique. Ses yeux blancs me transpercent avec acuité et me taraudent sans que ne s’entrouvrent les lèvres closes :
« Tu as vraiment cru que ce n’était que ça, vivre ? »
Sur moi-même : ma table de travail.
Jusqu’à vendredi dernier, ma table de travail principale se trouvait dans ma salle de classe. Ce n’était d’ailleurs pas une table mais le plateau usé d’un vaste bahut dont on avait ôté les portes. La moitié des étagères servait de casiers aux élèves, le reste contenait du matériel de mathématiques (abaque, banque numérique, calculatrice, jetons multicolores) et de français (des stocks de lettres mobiles en capitales, script et cursive, des dictionnaires, des ardoises). Le dessus du meuble se divisait en trois : le premier tiers servait de bureau d’appoint aux élèves, le second accueillait dans deux grands porte-revues roses travaux et cahiers attendant une correction. Le dernier tiers enfin, m’était réservé. L’unique espace privé que je m’étais réservé dans la classe attirait la curiosité des élèves. Il illustrait en effet et sans que nul ne le sache mon tiraillement permanent entre le désordre de la vie scolaire et l’appel de l’art et de l’écriture. L’ensemble de mes affaires tenait dans un organiseur de bureau en carton constitué de quatre boîtes. La première, assez grande, était aussi longue que les trois petites réunies et plus haute d’environ cinq centimètres. Les trois autres constituaient des pots à crayons très pratiques. Les quatre boîtes s’imbriquaient parfaitement dans un plateau de carton qui permettait de maintenir la cohérence de l’ensemble. On y trouvait pêle-mêle perforatrice et post-it, agrafeuse et rouleau de scotch. Il y avait aussi des crayons et des feutres, des stylos de toutes les couleurs mais jamais rouge. C’est cruel le rouge, ça égratigne sans pitié les petits essais laborieux. Je corrigeais en rose, en violet ou en bleu clair, c’était plus gai.
Toute l’année, je tenais à portée de main un éventail pour l’été et, bien cachées au fond de la plus grande boîte, des pastilles pour la gorge.
Une paire de grands ciseaux, un cutter, de la colle. Une figurine de Tigrou un peu usée que j’utilisais pour les leçons, des piles, usagées ou non. Près des boîtes, la chicorée, indispensable, et ma tasse préférée, en céramique et ornée de fleurs désuètes. Rarement loin, le téléphone. Dans un dispositif Ulis, il se manifeste souvent : sms des éducateurs ou des orthophonistes, appels des parents, fil WhatsApp de l’école. Si en classe ordinaire, il est banni (du moins, c’était mon usage), en deux ans d’Ulis, impossible de m’en débarrasser. Le quotidien était mouvant, imprévisible et le train-train toujours susceptible de dérailler. Le téléphone était un supplice nécessaire.
Entre les porte-revues et l’organiseur, ce jour-là, exceptionnellement, deux carnets. Le premier servait de journal de travail. J’y notais en vrac le compte rendu des réunions, des pistes pour de futurs projets, les fournitures manquantes, des observations sur les élèves. J’y collais invariablement les dessins offerts. Je gardais toujours à portée de main cette extension de ma mémoire infiniment précieuse. Le second carnet, plus confidentiel, était mon déversoir émotionnel matinal. On y retrouvait mon humeur du moment, mes dernières lectures, des observations ou des réflexions plus personnelles. Il était généralement rangé dans mon cartable et je ne l’en extirpais que tôt le matin, avant les cours. Il s’est ce jour-là retrouvé sur mon bureau de fortune parce que je souhaitais écrire un peu sur les sentiments mêlés que j’éprouvais à mesure que s’écoulait ma dernière journée dans cette salle. Je n’en ai finalement pas eu le temps.
Ce vendredi 3 juillet à 17h, les élèves avaient quitté la pièce et mes affaires de l’année étaient enfouies dans trois grands sacs.
Le plateau du bahut était vide et propre.
merci et bienvenue à bord !