1. Du monde
Un monde dont on fait trop vite le tour restera pour toujours dans la nuit
2. Des chemins
Quels signes du destin pouvons-nous voir dans les croix de chemins ? J’aurais tout misé sur la bonne route à prendre la route qui monte la voie la plus raide la plus difficile celle qui oblige à se tenir courbée à allonger le pas avec le souffle court celle qui se gagne et qu’on finit par mériter avec à l’arrivée un peu plus rouge un peu plus chaud un peu plus ébouriffée mais rassasiée et sachant pourquoi on va là un peu plus haut pour avoir hésité à peine une minute au carrefour au pied de la croix
3.
À la première heure du réveil nocturne on ne sait même plus si on avait commencé à dormir. On se rassure en se disant qu’à peine quelques heures c’est déjà un peu de sommeil, c’est déjà ça. Au bout d’un moment – on ne sait pas combien car on évite dans ces cas-là de regarder le réveil, de compter les heures – on se décide à se lever pour faire un tour dans la salle de bain. Dans la recherche des causes, un peu plus tard, on se dit qu’il fait trop chaud dans la pièce, qu’il aurait fallu laisser la fenêtre ouverte et tant pis si le réveil se fait à l’aube, avec les premières lueurs – on avait beaucoup hésité au coucher pour cette raison-là. Si c’est l’autre qui ronfle à côté au point que le matelas vibre – et les boules quies ne peuvent rien – alors c’est sa faute et jamais on ne pourra se rendormir. On a peut-être un peu somnolé mais déjà le ciel rosit et si on veut gagner un peu de repos sur les premières heures du jour en été il faut se lever pour fermer le volet – on savait qu’il faudrait le faire. La cloche sonne huit fois avec le carillon des mâtines à la suite, c’est l’heure la plus tardive pour se lever, rien ne sert d’insister, on récupèrera une autre fois le sommeil perdu – même si peut-être il ne se rattrape plus.
4. Des normes
Du normal ou du pathologique je n’ai jamais su où se trouvait la limite. On dit qu’il faut dormir huit heures pas nuit mais est-ce que le sommeil découpé compte moins ? Il paraît qu’au Moyen Âge, il était normal de se lever en pleine nuit pour vaquer à ses occupations. Je ne pourrais pas travailler la nuit car mon corps fonctionne avec le cycle du jour. En été, quand il faut attendre 23 heures pour l’obscurité profonde et que les premières lueurs apparaissent dès 5h30, c’est autant de sommeil en moins. On pourrait penser qu’il suffit de fermer les yeux pour plonger dans le noir mais non on perçoit quand même la lumière ou alors on la sent, je ne sais pas. La membrane de la paupière est trop fine, elle ne protège pas complètement de la lumière. Mon ouïe est décuplée pendant la nuit. Dans la pièce à côté, toutes portes fermées, j’entendais un nouveau-né respirer. Quand je pars en voyage et que j’oublie mes boules quies, je deviens nerveuse, je ne peux pas dormir. Pour que je sommeil vienne plus vite, je me projette mentalement dans une situation et j’invente une histoire. Assise au pied de la croix d’un carrefour pendant une minute, j’imagine la route que je n’ai pas choisie. C’est la route qui descend vers le bas du village, jusqu’à la place publique.
5. La chouette sur le grand magnolia
Le propre de l’animal sauvage est de ne pas se laisser voir pour ne pas se laisser prendre. Les animaux nocturnes multiplient leur chance de rester incognito. C’est le cas du desman des Pyrénées qui ne fait que suggérer son passage avec quelques traces et qu’on ne peut jamais observer. La chouette s’entend d’abord, de préférence au crépuscule, elle nous met en alerte. On peut l’apercevoir en vol quand elle chasse. Mais par un clair matin d’été, les pieds nus sur le carrelage frais du balcon, avec un peu de chance, on la verra se découper en ombre chinoise sur une branche du grand magnolia dans un rai rose de lumière.