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PERSONNE DANS LE MONDE ENTIER NE SAURA COMBIEN ELLE A AIME TOUT CELA COMMENT CHAQUE INSTANT
Victoria Street, en haut de l’escalier de réception au-dessus du grand bouquet de fleurs.
3 | Le moment
Je devrais dormir, mais je vous réponds. J’ai lu votre récit. J’ai vu les photos des vitrines (nos cercueils de verre). Je suis un peu jaloux, c’est amusant. Je suis un peu jaloux : je me suis donné tant de mal pour participer à un de ses fichus dispositifs, j’ai essuyé tant de refus au fil des années, je me suis même fait vider une fois, comme un malpropre et elle vous rend visite. Elle se déplace à domicile… Quelle ironie ! Vous n’êtes pas écrivain, elle n’a pas dû craindre que vous entraviez son projet avec les vôtres. Je suis un peu jaloux et un peu votre frère. Et je vous plains aussi. J’ai écrit un livre depuis. J’ai capturé ce moment qu’elle a nommé une séquence. Je l’appelle le moment.
Je devrais dormir. L’hiver est là et il fait un froid de loup dans la chambre pour étudiant où on m’a logé. Certains de mes collègues sont encore en train de boire des bières dans le salon commun. Je les entends rire, je ne les rejoins pas. Je suis content qu’ils soient là. Ma concentration s’améliore quand elle prend appui sur un bruit parasite. Ma concentration se transcende dans l’absence de sommeil. Ce n’est pas exact : je dors un instant, je crois dormir un instant et ensuite, la nuit est vraiment là et j’accède au moment. Je n’en fais pas ce que je veux, il me travaille, me retourne dans les draps, m’emmène à la cuisine devant le réfrigérateur ouvert, ou à la fenêtre de la salle commune dont les volets sont fermés chaque soir, ou dans un des petits fauteuils impersonnels de l’accueil, sans que je me souvienne de l’image précédente. J’appelle chacune de ces errances, je réunis les conditions nécessaires à leur avènement. C’est comme ça que j’ai écrit Les Nuits suivantes. C’est comme ça que j’écris désormais, comme ça que je vis. J’ai publié avant qu’elle n’expose. Elle a essayé de retourner la situation en mettant un extrait de mon texte dans son catalogue. Mais tout ça se passe bien loin d’elle. Le moment s’est émancipé de sa conception, de ses intentions et celle que je rejoins est une créature et non pas le souvenir, ou l’idée d’une femme. La raréfaction du sommeil me rend moi aussi à mes forêts. Ce ne sont pas des barrières qui tombent. Plus maintenant. C’est fondre sur une proie encore invisible, mais familière. Je ferme les yeux un instant.
4 | Portrait en écrivant
Moi, je suis de la lignée des arbres
Je dépéris de respirer un air vicié
Un oiseau mort me conseilla un jour de me souvenir de l’envol
La finalité de toutes les énergies est l’union
L’union avec le soleil, origine lumineuse
Et de se couler dans l’esprit de la lumière
C’est dans la nature des choses
Que les moulins à vent tombent en poussière
Pourquoi je m’arrêterais ?
[…] La voix, la voix, la voix, seule la voix demeure…
Pourquoi je m’arrêterais ?
Moi, j’obéis aux quatre éléments
Et les règles qui régissent mon cœur
Ne sauraient être édictées par des petits tyrans aveugles
[…] C’est la lignée sanglante des fleurs qui me lie à la vie
La lignée sanglante des fleurs, m’entendez-vous ? »
Forough Farrokhzâd
Traduction du persan : Leili Anvar
J’ai toujours refilé les poses de portraits à mon amie Bénédicte qui refusait les poses de nu. C’est moi qui écris. J’écris aussi. Je ne vois pas comment sortir de l’autofiction, même en pleine fiction. Je n’aurais pas le temps de finir tous les livres que j’ai déjà commencés, pas tous, peut-être même pas un seul. Me concentrer est un super pouvoir, un délice et un crève-cœur. J’aime ce qui est complexe, c’est-à-dire doté d’un centre. Le conte est le point d’intersection de tout ce que j’entreprends (de tout, quoi que je fasse, comme on sait qu’on est perdu dans la forêt en repassant sans cesse devant le même chêne). J’écris sur notamment sur la peinture, alors que je n’y connais rien, chacun son attrape-mouche. J’ai cru pouvoir écrire pour me séparer de lieux, de personnes, de situations, mais écrire fait toucher du doigt ce qu’est la séparation : un certain nombre de feuilles interposées entre soi et ce dont on souhaite se séparer, autant dire que c’est une pauvre technique (mettre des kilogrammes, des kilomètres, des hectolitres d’alcool, ne fonctionne pas mieux), faire avec et s’intéresser à la forme que peut prendre cette épaisseur m’apparaît comme la seule solution (un livre bien épais peut servir de gilet pare-balles). Je jongle avec tellement de registres de langage au théâtre que j’ai du mal à n’en employer qu’un à l’écrit. C’est moi qui écris. Je jongle avec tellement modalités rythmiques dans les prosodies d’opéra, du lied, de la musique sacrée, que je sais qu’il n’y a qu’une bonne façon de faire tenir une phrase debout et qu’il s’agit de la trouver. Je compte souvent sur mes doigts en pensant que ça ne se voit pas. Je pense qu’on boit trop de café, que le café s’est mélangé à l’encre, aux photos sur Instagram et qu’on ferait mieux d’écrire et de parler en attendant le samovar, comme dans les pièces de Tchekhov, ainsi que mon ami Stéphane Mercoyrol se plaît à me le rappeler avec enthousiasme. Je suis épouvantablement persuadée que je ne sais pas écrire de théâtre, c’est tellement bête que ça ne peut être dû qu’à un mauvais branchement des vieux circuits électriques de la maison. L’aide que m’apporte le compagnonnage du Tiers Livre est incommensurable. J’ai hésité entre la bibliothèque et le théâtre, entre le social et le symbolique, et puis j’avais été suffisamment fille unique comme ça. Je remarque qu’il y a toujours une bobine de fil qui traîne sur mes tables de travail (je ne sais pas coudre). Si j’écris sur ma famille, c’est toujours depuis une hauteur de 1m10, max. Avant, j’étais mal (et mauvaise aussi) quand je ne pouvais pas écrire chaque jour, maintenant c’est passé dans le corps. J’aime écrire au café, j’ai grandi dans un café, j’aime écrire sur la table du café où j’ai grandi. Je connais des centaines d’histoires auxquelles je ne pense pas tant qu’on ne me parle pas. Parfois, je me réveille au milieu d’un texte sans savoir où je suis, où se trouve la porte, la fenêtre, le bord du lit, dans quelle maison, dans quelle ville, quand. Je ne trouve pas le temps d’apprendre par cœur de poème, alors que la découverte récente de la poésie de Forough Farrokhzâd est cousue sur mon cœur. En voyant Meryl Streep faire Karen Blixen improvisant une soirée de conte à partir de trois mots, j’ai dû être dévastée de désir (sinon je ne m’explique pas ce qui m’arrive depuis quarante ans). Je ne pensais pas écrire ce texte. Je ne peux plus être autre chose que pratiquante dans mes actes, je ne sais pas être pratiquante dans les dispositifs des autres (féministe pratiquante par exemple, comme ne pas l’être ? Ma seule respiration en fait démonstration. Mais plus avec les louves, même les belles louves grises, à ma façon, sur mon chemin, vous voyez ? Dans un geste profondément pensé, pas compensant). Je n’en reviens pas d’être si bien entourée, qu’autant de gens bien me parlent. Je suis assise sur une pierre plate au milieu d’un petit torrent en toutes saisons. On m’a fait reproche récemment de mon style abrupt, ce n’est pas mon style qui est abrupt, c’est moi : je suis abrupte, oui, comme les montagnes (et le même jour, on m’a dit que je ne parlais pas « pour des moutons », alors j’ai choisi mon camp, camarade). Je sais que j’ai une vie palpitante et ça me va que tout le monde n’en soit pas informé par voie de presse. La Nouvelle-Zélande me paraît bien plus loin que la Nouvelle-Calédonie, mais moins loin, cependant, que les endroits que je fréquente quand j’écris Le Sérail. Le soir, je sais comment je me couche et c’est la promesse d’un répit et d’une joie qui peut faire tenir toutes les journées. Le mot écrivante est encore celui qui dit le mieux ce qui se passe, comme dans Les Estivants de Gorki.
5 | La journée est encore jeune
Le titre de « consolateur »
Est partagé par le moineau
Effronté de chaises en tables
Par mon ami Pierre
Qui vient d’écrire le mot « clarté »
Par la franchise des montagnes
Et par ce poème
Loin d’être fini
« ELLE » C’est Mrs Dalloway ? C’est le bouquet de fleurs comme dans The Hours (vague souvenir mais qui ressurgit ici) merci
Tout à fait ! Je relis Mars Dalloway à l’aune des propositions 1 de ce cycle
Merci pour cette tornade. Je ne suis toujours pas descendu.
Merci de cette visite en plein vent. Au plaisir de vous lire.
Mais plus avec les louves, même les belles louves grises, à ma façon, sur mon chemin, vous voyez ?
– Assurément.
Quel force ce texte merci ! [Je ne vois pas comment sortir de l’autofiction, même en pleine fiction.].
J’ai beaucoup aimé le collage du poème de Forough Farrokhzâd
Merci de souligner ces mots, chère Isabelle. Même s’il fait trop chaud pour maintenir le port de complaisance et que notre atelier est une terre d’accueil, c’est apaisant d’être entendue. Quant à Forough Farrokhzâd, c’est une découverte récente, une grande joie de la partager.
Je me souviens, je m’en suis souvenue hier déjà, et il y a quelques semaines, quelques mois. je ne l’ai pas écrit parce que j’attendais « qq ch ».
Ou plutôt si d’ailleurs, je l’ai encore écrit, au moins quatre ou cinq fois de mauvaise mémoire, mais « ça » ne m’a jamais pas convenu.
« -elle ne s’est pas suicidée. » …
Pas sûre.
« -ce n’était pas un suicide. »
Ah si, c’est pas pareil.
Son regard, son corps, je tenais tout de même, juste cette phrase (laquelle?), répétée dans un souffle qui abandonne toute idée de branchement. Peut être dans la première occurence, peut y-avait-il un peu de morgue, mais le plus honnêtement possible, assez peu.
Et sincèrement pas dans les répétitions.
« -Elle a mis des cailloux dans ses poches et est allée dans l’eau, vous maintenez????!!!!!!!!!!!!! » Oui, je sais, mais ça les vaut.
Regard au sol, défaite-nt, je répète la phrase.
Et nous quittons, incompris. De mon côté, j’avais très bien compris. Même sans mots. Même avec les peu que j’avais réussi à sortir, que je ne m’étais pas vraiment aidé sur ce coup-là, comme sur les autres.
Mais je maintiens. Un jour, peut être, des mots viendront.
Apparemment, pas encore aujourd’hui.
ça a l’air bien commencé, ces mots… Il y a eu une consigne, l’été dernier, qui m’ a beaucoup aidé pour dire quch : #rectoverso #15, Rosenthal, de 15 à 1000
Sinon, Ophélie est trop proche pour régler l’affaire d’un mot (suicide, par exemple). Bonne route, Alexia
bravo pour l’autoportrait (et le texte qui va avec)!
Merci François. Ces auto-portaits par la bande sont un dada. Pour le texte, merci aussi. C’était coûteux. Nécessaire, aussi, comme de se passer la tête sous l’eau froide.
Les histoires qu’on ne sait plus qu’on sait avant que quelqu’un ne vous parle, rappellent si bien la question « qu’est-ce qui sait ? ».