1 | du monde
Je dis « oui » au monde
Et j’écoute désespérément sa réponse
2 | le réel, le réel, encore le réel
Ce qui est vrai
Supposons que je marche sur le Chemin des Douaniers en Bretagne, ce qui est vrai
Supposons que je sois sur une plage, ce qui est vrai
Supposons que je sois seul, ce qui est vrai
Supposons que j’ai bêtement sauté une flaque, ce qui est vrai
Supposons que mon téléphone ait jailli de ma poche poitrine, ce qui être vrai
Supposons qu’il soit tombé dans le sable, ce qui est vrai
Supposons que je ne m’en sois pas aperçu, ce qui est vrai
Supposons que la mer monte, ce qui est vrai
Supposons que je retourne sur mes pas, ce qui est vrai
Supposons que je ne retrouve pas mon téléphone, ce qui est vrai
Supposons que je sois loin de tout, ce qui est vrai
Supposons que ma musette soit vide, ce qui est vrai
Supposons qu’il se mette à pleuvoir, ce qui est vrai
Supposons que l’adresse de mon hébergement du soir soit dans mon téléphone, ce qui est vrai
Supposons que je ne connaisse par cœur aucun numéro de mes proches, ce qui est vrai
Alors, je suis dans la merde, grave !
3 | écrire avec Clarice Lispector
Mada
Sur les hauteurs de la ville, des arcades sur une cour, une galerie de bois peinte en bleu, au premier étage, pour desservir les classes, une teinte ocre propre aux constructions malgaches. C’est le lycée Jules Ferry de Tananarive : une beauté.
Je revois les escaliers qui permettaient de descendre du lycée jusqu‘au zoma, le marché de Tana. Zoma signifie vendredi en malgache et le marché se tenait le vendredi, sous des grands parasols blancs. Lorsque je l’arpentais en 1965, il était très étendu, au moins 500 m d’étals, le long de l’avenue de l’Indépendance, depuis le marché couvert. Des fleurs, des monceaux de fleurs. Il a été supprimé en 1997 en raison de son insalubrité. Le zoma insalubre ! Cette idée me rend terriblement triste.
Des escaliers très irréguliers serpentaient autour des maisons, dégringolaient la colline. Je revois les grains de riz qui jalonnaient le sol. Les ménagères jetaient leurs eaux de cuisson dans les escaliers et on sait bien que les grains de riz ont tendance à se faufiler partout.
Au zoma on trouvait beaucoup de broderies, naïves, avec des personnages de la vie malgache.
Les brodeuses malgaches sont réputées à juste titre. Moi, je me souviens d’un ouvroir tenu par des religieuses, de quel ordre je ne sais plus, qui faisait travailler des femmes malgaches Je revois une nappe rose, douze couverts, achetée par ma mère à cet ouvroir. Elle était brodée de jours de Venise blancs.
Et puis, le lac Anousy, entourés de jacarandas à la floraison violette, si profuse. Ces mêmes arbres qui garnissaient un côté de notre terrain de sport. Les fleurs tombées, claquées par les talons des lycéennes, produisaient un bruit sec de pétard qui enrageait les professeurs.
La population de Madagascar compte dix-huit ethnies. J’ai eu des camarades merinas, aux longues chevelures lisses jusqu’aux reins, les plus nombreuses car les Merinas vivent sur les plateaux de Tananarive. J’ai eu aussi des camarades Betsileos, aux cheveux crépus, dont les familles cultivaient le riz en terrasse. Des filles affables, généreuses, gaies. Si belles et dignes dans leur lambas, les jours de fête.
Et puis j’entends encore les voix traînantes des fidèles malgaches à la messe du dimanche, leurs chants traditionnels et leurs tambours pour les retournements des morts, au village d’Ivato.
Et puis la plage d’Orangea à l’extrême nord de Madagascar, à la sortie de la baie de Diego Suarez, non loin du cap Miné, où j’ai passé les plus belles vacances de ma vie. Où je ne suis jamais retournée, préférant mes souvenirs enchantés aux désillusions inévitables.
Et puis les pistes de latérite en tôle ondulée, en 403 Peugeot, pour aller visiter le sud et ses tombeaux mahafaly. Des tombeaux couverts de cornes de zébus pour dire la richesse du défunt et de statuettes de bois qui racontent sa vie. Autant de symboles de prestige, de spiritualité et de mémoire ancestrale
Et par-dessus tout cela la chaude lumière de Madagascar, auréolée, bien sûr, de mon souvenir. Madagascar, considéré désormais comme le pays le plus pauvre du monde. Madagascar qui me manque définitivement… SAUDADE.
4 | de soi-même, et d’écrire
Vlad
Supposons que l’histoire de Vlad ne t’obsède pas, ce qui n’est pas vrai / Supposons qu’il ne se soit pas jeté d’un troisième étage, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Vlad soit valide, ce qui n’est pas vrai / Supposons qu’il se trouve dans un hôpital psychiatrique, ce qui n’est pas vrai / Supposons qu’il ne soit pas à moitié roumain, ce qui n’est pas vrai / Supposons que son genre soit déterminé, ce qui n’est pas vrai / Supposons que les histoires de vampires t’indiffèrent, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Vlad se soit grimé en fantôme, le soir d’Halloween, ce qui n’est pas vrai / Supposons que Bram Stocker n’ait pas écrit Dracula, ce qui n’est pas vrai / Supposons que le même Bram Stocker n’ait pas eu la réputation d’être homosexuel, ce qui n’est pas vrai / Supposons que le Prince de Valachie, « l’empaleur », qui a inspiré Bram Stocker, se soit prénommé Dan, ce qui n’est pas vrai / Supposons que, lors des fêtes d’Halloween, des vampires sortent de leur cercueil, ce qui n’est pas vrai / Supposons que les histoires de sang ne te concernent pas, ce qui n’est pas vrai,
Alors le personnage de Vlad n’existerait pas.
5 | à vous la cantonade
Ce qui, ce que
Ce qui importe le plus, c’est la joie
Ce qu’il est urgent de faire le matin, c’est de sortir dans le jardin
Ce qui compte dans un livre, c’est d’entendre la voix de l’auteur
Ce qui change nos habitudes nous fait du bien
Ce qui nous détourne de notre but n’est pas toujours inutile
Ce qui fait pleurer un enfant te fait pleurer aussi
Ce qui donne du courage
Ce que veut la nature
Ce qui fait aboyer le chien
Ce qui, ce que, tu voudrais dire sans y parvenir
Et qui t’empêche de dormir
Bonjour Emilie, la chute du supposons, évidemment très drôle, j’ai beaucoup aimé Madagascar, vous nous donnez à voir pleins d’images, bien reçue le dernier message, la joie, le jardin, le livre Merci
Merci, Caroline, pour votre lecture et vos commentaires. Cela fait tant plaisir de savoir qu’on nous a lue et appréciée.