1•
Je colle « oui » seulement sur les lambeaux du monde
2•
Quand Clarice Lispector me permet de raconter l’anecdote énervée au filtre des suppositions, je joue au jeu du rée
Supposons que je possède un boitier Chromecast, ce qui est vrai, supposons que je l’emporte en vacances, ce qui est vrai, supposons que j’ai aussi en vacances un boitier connecté destiné à distribuer du wifi de façon nomade, ce qui est vrai, supposons qu’ainsi à aucun moment personne ne donne à personne son point d’accès mobile, ce qui est vrai, supposons qu’ainsi de nombreuses petites remarques ne seront pas prononcées, ce qui est vrai, supposons qu’ainsi personne n’a de micmac de code, de Bluetooth, de wifi avec son smartphone ou sa tablette, ce qui est vrai, supposons que la télé sorte d’une chambre et redevienne collective, ce qui est vrai, supposons que choisir un film qui plaise à toutes, qu’aucune n’a vu prennent un temps fou chaque soir, ce qui est vrai, supposons qu’un film étrange L’engloutie, ou un film drôle La bonne épouse fasse l’unanimité, ce qui est vrai, supposons que la question de comment rentrer dans les plate-formes reste compliquée ce qui est vrai, et supposons que lassée de faire et d’expliquer je sois la seule à le faire, ce qui est vrai, supposons que l’une des sœurs dise à la cantonade parlant de moi “à C., je ne dois rien” et que lasse des remarques désobligeantes je file à l’anglaise, ce qui est vrai, supposons qu’elle m’écrive une heure plus tard usant d’un très malin pluriel “sommes-nous privées de télé ou puis-je selon toi, mettre en marche avec votre guide ?”, ce qui est vrai, supposons que je découvre la question renversante le lendemain de l’escapade, ce qui est vrai, supposons qu’ainsi un bon rire incrédule me soit offert à la place d’une envie de meurtre supplémentaire devant la capacité de la nonagénaire de me torturer avec constance, ce qui est vrai. Je ne suppose jamais, je liste et j‘’’envisage, et, avec les très vieilles petites filles*, je colle « oui » seulement sur les lambeaux du monde.
*très vieilles petites filles : expression inspirée par à l’eau de Hejin PARK, édition Cotcotcot
3•
Je ne dirai que banalités à propos de Dublin, pourtant la ville est de celle qui a gravé une empreinte profonde. D’un puzzle fragmenté, dont aucune pièce ne s’incruste dans une autre, chaque instant est un monde en soi, comme le pays tout entier. Il y a ces hommes taciturnes à boire de concert la bière et le whisky. Un logement vétuste, peu cher jusqu’à l’heure d’allumer une lampe ou de bouillir de l’eau. Dans la gueule du compteur, il faut glisser cinquante pence, la machine cliquète un moment, puis s’arrête et réclame son nouveau lot de monnaie pour nous éclairer ou chauffer la plaque. Qui à Dublin possède la collection de pièces suffisante pour cuire un ragoût ? Le Nescafé est toujours tiède. À Dublin il est facile de donner rendez-vous à des voyageurs ayant pris des chemins différents pour arriver, la statue de O’Connel sert de ralliement à qui ne connait rien encore des avenues, des ponts ou du port. Les Dublinois sont méfiants envers la fille et ses quatre acolytes, une dévergondée sans doute.
Dublin, comme le reste de l’Irlande imprime des images, elles combinent paysages et vestiges, je pense à cette unique façade de cathédrale plantée en plein champ plus loin à l’ouest. Des musées de Dublin, celui de la vie celte, les figurines de chevaux, de chèvres, de guerriers. Dans l’œil persiste la finesse des pattes, l’élégance d’une encolure, le vif d’un museau. À Dublin, l’accent marqué est une matière épaisse, le regard serré une façon de s’effacer et de se montrer, les mains larges autre chose qu’un simple cliché, une conséquence. Les pommes de terre ont failli tuer le pays d’avoir tant manqué. En Irlande, un poisson séché est la saveur aussi ancienne que le pêche, la pomme de terre est blanche, on se prend à penser à un goût de crème, la chair onctueuse, pas écœurante, mais il s’en faut de peu, des tubercules énormes, le poisson se laisse séduire et ensemble, les deux combinent un palais unique. Partager un poisson est encore moins cher. Les patates n’abondent en 1976, pour presque rien.
Certains points sont plus hauts que d’autres au souvenir d’avoir peiné pour rentrer à la maison des compteurs. Et puis il y a le port, les odeurs, on les connait, histoires semblables dans des lieux différents, les travaux de modernisation sont terminés depuis longtemps, les tas de gravats, les grues immenses et les rugissements du chantier sont aussi des souvenirs pour les gens de Dublin.
Leur lait en bouteille est si frais qu’il compose un assemblage de fleurs : trèfles, luzernes, carottes sauvages et d’autres que j’ignore. L’opercule bleu s’enfonce d’un coup de pouce. Soit on secoue la pinte de lait avant l’enfoncement, soit on verse dans son bol la crème remontée en surface. Odeur boisée et animale. Onctueux comme presque un miracle. Je n’aime le lait ni avant ni après le voyage, je le bois seulement le temps de trois semaines sur place directement au col des bouteilles volées au pied d’escaliers où elles sont livrées chaque matin. Notre réputation n’a pas été bien reluisante.
Si la nuit définit une ville, celle de Dublin est humide et fraîche, la grisaille du jour la remplit d’ombres fétides là où un marché du matin entraîne une intense activité. Le balayage sommaire des lieux entasse des cardes de chou-fleur et des têtes de poissons. À propos de poisson, il suffit d’un restaurateur et le poisson de pêcheur perd son anonymat. Changeant de table, il se hausse de l’écaille. L’humble poisson est devenu grand, il frétille toujours de la nageoire, ignore la ligne ou le filet. Et le voilà dans une assiette. Celle du pauvre, celle du riche, une sauce et un engouement suffisent, et jamais le prix ne redescendra.
On peut danser à Dublin, et la musique est là venue de l’ennemie Anglaise, les quatre garçons peinent à convaincre, car il est dit qu’en 1976 qu’à Dublin, l’espace public manque de filles. La soirée finit en bagarre, les chevaliers servants font front et me sortent d’une situation. Je dis « Je voulais danser, c’est tout. » La Guinness, son goût de pression à une encablure de l’usine, les enfants mendiants, l’eau épaisse de la rivière Liffey, mais aussi l’expansion, les chantiers partout, le nombres de voitures et encore des charrettes à bras, les ponts déjà nombreux, mais loin encore des vingt-quatre d’aujourd’hui, que voit la jeunesse d’une ville en révolution, rien, elle garde une fulgurance au fond de la rétine, puis la cherche ensuite partout — sans la retrouver.
5•
Ce qui dans le suspendu retient la rivière
Ce qui dans la rivière dessine le courant
Ce qui sans le courant reflue vers la berge
Ce que la berge dessine des arbres
Ce qui des arbres alertent du monde
Ce qui du monde est lambeaux
En passe de publier je lis vos textes, j’ai aimé l’ensemble, aimé le poisson qui frétille, la nuit et on peut danser… votre ce qui et les mots qui rebondissent, votre supposons qui me donne envie de changer le mien
Merci
Merci Caroline,
Oui la lecture des autres donne envie de changer ou réorienter. Essayer, garder pour soi ou publier les versions est une manière de faire avancer sa propre façon d’écrire, et chiper ici ou là est indispensable, entre nous ou dans les écritures qui nous montrent des voies, alors ne vous bridez surout pas – d’autant que de mon côté j’ai hésité à publier cette affaire de supposition qui au réel a été plutôt pénible, mais c’est l’autre magie du passage à la fiction au sens large, en temps que narratrice se détacher et entrer dans un nouveau tunnel de réalité, ne garder que ce qui importe dans la forme choisie, c’est ce que je préfère et qui permet d’écrire sur tout, le cadre de l’atelier est très sûr, il est propice pour ce frotter à ces questions de l’intime et de la fiction.
Bonne suite,
Cat
Merci, Catherine, pour votre formidable reportage sur Dublin. « que voit la jeunesse d’une ville en révolution, rien, elle garde une fulgurance au fond de la rétine, puis la cherche ensuite partout — sans la retrouver. » tellement vrai !
« Ce qui du monde est lambeaux » :comme j’aime ce mot lambeau qui rejoint celui du début. Merci!