Chaque jour, des jours qu’il me reste à vivre, dire exclusivement oui à quelqu’un, à quelque chose dans ce monde
2 Celle qui a deux portables
Supposons que le portable ne quitte pas jamais ses mains, ce qui est vrai. Supposons qu’il se perd et ne soit plus retrouvé, ce qui est parfois vrai. Supposons qu’elle n’en dorme plus, ce qui est vrai. Supposons que cet objet lui soit tellement indispensable qu’elle ne peut plus s’en passer, ce qui est vrai. Supposons qu’elle passe de celui du travail à celui de sa vie, ce qui est vrai. Supposons qu’elle donne l’illusion d’être excessivement occupée virtuellement, ce qui est vrai. Supposons quand on l’appelle, qu’elle n’est rien à dire, ce qui est vrai. Les réseaux, l’IA, même prénom que son père ont envahi sa vie. A quel moment retrouvera t’elle le vide qui laisse le temps de rêver, le temps de penser, le temps de lire, de se promener, de dire oui ?
3 Une silhouette de poisson
Dans une campagne, déjà brulée par le soleil, ce n’est pas l’été, pourtant la chaleur est présente. Marcher un enfant à la main, l’autre qui suit, rejoindre cette chambre éloignée de la ville, pour s’y reposer, se poser, se rafraichir, jouer, dormir.
Il y a le souvenir de ce premier matin, où nous montons dans le train sans billets pour rejoindre cette ville mythique, nous n’avons pas trouver de guichet sur le quai, premier arrêt, il voit un contrôleur, lui court après, oui le contrôleur passera, il n’est jamais venu, premier trajet gratuit, hors de prix, nous ne prendrons plus le train, un abonnement vaporetto illimité pour la journée et le soir le retour dans un bus bondé au milieu des Italiens qui rentrent du travail.
Il y a la découverte de Venise, un premier regard traversé par l’émotion, des larmes qui coulent sur mon visage. Inattendus
La ville est un théâtre, il n’est pas nécessaire d’avoir assisté au le carnaval, les images s’imposent d’elle-même, elles ont tellement été diffusées, que va devenir cette ville, se pourrait-il qu’elle disparaisse un jour ?
Je repense aux habitants d’un autre temps quel que soit l’époque, 16ème, 17ème, 19ème, 20ème, qu’ils soient marins, marchands, grands voyageurs, artistes, certains ont traversés les siècles.
Surfer sur le net et trouver dans un article (Libération) cette phrase d’un poète d’origine russe Joseph Brodsky : « Letemps, c’est de l’eau, et les Vénitiens ont conquis les deux en construisant une ville sur l’eau, en encadrant le temps avec leurs canaux. Ou ont apprivoisé le temps. Ou l’ont clôturé. Ou l’ont mis en cage. »
Il y a 20 ans, sur une place, une femme avec des herbes vertes, confectionne des insectes plus vrais que nature. Elle fabrique sous nos yeux en nouant, tressant, rassemblant juste avec la dextérité de ses doigts, une libellule incroyablement vraie que nous lui achetons pour notre fils de 6 ans ébahi. Elle est restée accrochée à une poutre, séchée, asséchée, recouverte de poussière que je n’ose pas ôter de peur de la détruire elle semble indestructible…
A chaque voyage, la découverte d’une spécialité, la nourriture fait partie du voyage, ici, il n’est plus question que de Venise, mais de Florence, Bergame, Vérone, Turin, Milan, Gênes, Lucca, San Geminiano multitudes de villes dans lesquelles le plaisir gustatif se partage, se savoure collectivement ou à 2 au gré de conversations animées. Pizzas colorées, glaces savoureuses, antipasti variés, pâtes en premier plat, brochettes de crevettes achetées au marché, affogato, tiramisu, des mots au gout sucrés, salés.
Surtout, il y a les églises, dans chaque quartier, cachées dans des petites rues, des rues vidées de ses touristes mais habitées, le linge est suspendu entre deux façades, églises à chaque coin de rue, des marches à monter, une porte assez lourde à pousser, la fraicheur du lieu nous étonne, les vitraux lumineux, dans chacune des tableaux œuvre de Véronèse ou relatant des histoires bibliques, chaque église est un musée, chaque époque est représentée, chaque style se côtoie, témoins d’une histoire que je n’ose imaginée vouée à une quelconque disparition…
Enfin, il y a l’eau omniprésente, les canaux, la mer, l’eau salée, repensant à cette ville, il y a surtout les mots qui sonnent, que j’ai envie de prononcer, des mots qui terminent par des voyelles A, I, O, Campo, Chiesa, Palazzo, sans parler cette langue, j’ai envie parfois de savoir la chanter.
4 Mercredi 19 Aout
Supposons ce matin que je termine cette chronique en un temps record, ce qui n’est pas vrai. Supposons que lors d’un voyage dans un pays lointain, je réalise un carnet de voyage aussi parfait que les artistes, écriture et dessins mêlés, ce qui n’est pas vrai. Supposons que la vie me laisse encore 40 ans pour écrire, créer, ce qui n’est pas vrai. Supposons que je prenne de plus en plus de plaisir à écrire chaque semaine, ce qui est en passe de devenir vrai. Supposons que mes enfants découvrent mes textes, une fois morte, ce qui sera vrai. Supposons !
5 CE QUI…
Ce qui reste des souvenirs tant qu’on est vivant
Ce qui reste suspendu de longues années avant de s’épanouir enfin
Ce que l’on attend, qui éclot, nous échappe et que peut être l’on ne verra pas
Ce que l’on oublie, perd, rate, qui nous construit à notre insu
Ce qui renaît à chaque génération.
Ah Venise ! Nous sommes nombreux à avoir été ensorcelés par Venise. « Surtout, il y a les églises, dans chaque quartier, cachées dans des petites rues, des rues vidées de ses touristes mais habitées, le linge est suspendu entre deux façades, » On y est, merci Caroline.
Merci Caroline pour Venise! Et merci pour ces mots laissés ici ou sur mon blog qui me touchent beaucoup. Et merci aussi pour « ce qui nous construit à notre insu »