#chroniques #02 | Restituer le monde

1/ Du monde

Comment résister sans se trahir ?

2/ Un lieu du passé
Sur la gauche de cette grande pièce, il y avait avec un renfoncement où était placé, le lit une place et demie, une petite commode et un petit bureau sur lequel il y avait un vieux mac à disquette sans disque dur. Mon premier ordinateur. Au centre de la pièce, une table et deux chaises récupérées, je ne sais où. Les murs étaient gris ou ternes, je ne sais plus. Les moulures et les plinthes autrefois peintes en blanc. Au sol, une moquette affreusement rêche, autrefois crème, se rapprochait davantage du gris. Au bout de la pièce, un peu sur la gauche, il y avait une petite cuisine avec deux plaques électriques, un évier et un placard haut à double porte. Dans ce placard, une petite souris grise s’était cachée dans un paquet de riz ouvert. Frayeur à la nuit tombante. Dans la cuisine et dans le séjour, une grande fenêtre donnait sur la rue du Moulin Joly. Le soleil inondait la pièce l’après-midi. Assis sur une chaise, les pieds sur le rebord de la fenêtre donnait l’illusion d’une pause ailleurs, comme en vacances. L’hiver, les fenêtres en simple vitrage laissaient passer un filet de froidure. Je n’étais jamais là sauf la nuit. Je n’en souffrais pas beaucoup.

2bis/Lieu fictif
Joséphine se plante comme une statue dans l’entrée. Il fait nuit. L’obscurité s’est logée dans les coins, épaisse, presque tangible, et le silence a cette épaisseur des lieux qu’on connaît par cœur.
Face à elle, la petite cuisine, refaite entièrement il y a deux ans par Michel, pour son anniversaire, ses 73 ans. Le carrelage neuf luit faiblement sous un reste de clarté venu de la cour. Les poignées chromées, les plans de travail encore trop propres pour cette maison, sans les traces d’usures qui sont celles de la vie.
À gauche, une grande fenêtre donne sur la cour intérieure. On devine, plus qu’on ne voit, les façades muettes d’en face, quelques carreaux éclairés, la vie des autres qui continue sans bruit. Le vitrage renvoie un peu la pénombre du couloir, une image dédoublée de Joséphine, immobile, qui ne bouge pas plus que son reflet.
Derrière elle, la porte d’entrée, fermée à double tour. Le verrou se ferme trop souvent d’un claquement sec, comme des mots mal venus qu’on ne saurait pas garder pour soi.
Le couloir s’étire, étroit, suivant les grandes lames de chênes centenaires qui craquent lorsqu’on marche dessus. Il dessert deux chambres, dans l’une, Michel dort profondément, son ronflement s’entend malgré la porte fermée ; l’autre c’étaient celle des filles qui sert davantage de débarras où de chambre d’amis quand le petit-fils reste dormir. Puis il s’ouvre sur le grand séjour. C’est là qu’on dîne, les dimanches midi, table dressée, nappe en lin et chaises sur lesquelles personne ne s’assoit en semaine. C’est là qu’une fois par semaine, trois générations se côtoient, s’engueulent, s’aiment sans se le dire vraiment.

3/ Le livre de voyage | L’inventaire des lieux perdus
Il y a un bouton de manteau, dans une boîte à cigares, sur l’étagère du haut. Elle ne sait plus s’il date de l’année où le village a été englouti ou si c’était un objet d’un autre hiver. Peu importe l’exactitude du lieu. À présent, ce qui compte, c’est le froid qu’il lui redonne aux mains chaque fois qu’elle le touche, cette sensation intacte quand tout le reste s’est dissous.
Avant que tout ne disparaisse, elle a voulu écrire ce livre. Elle ne l’a pas écrit dans l’ordre des années ni dans l’ordre des cartes géographiques. Elle y a renoncé un matin, avec un soulagement qui l’a elle-même surprise. Elle a compris qu’elle ne pourrait plus reconstituer un itinéraire, mais seulement suivre le fil d’objets qui remontent seuls, comme des noyés qui refont surface au hasard des courants et des températures.
Alors voici l’inventaire. Non pas des pays traversés, mais des choses qui en restent : un ticket de train plié en quatre depuis si longtemps qu’il s’effrite aux plis ; un caillou gris qu’elle a cru rapporter d’un glacier, mais qui vient peut-être d’une plage ; un bout de tissu dont elle a oublié la couleur d’origine. Chaque objet ouvre un chapitre. Chaque chapitre est un lieu qui n’existe plus. Il y avait un village avant le barrage, un quartier avant les pelleteuses. C’est encore une certitude. Elle y était, elle en est sûre, elle y était pour veiller, comme on veille un mourant qu’on ne connaît pas encore, mais qu’on a déjà choisi d’accompagner.
Elle voyageait ainsi depuis toujours, non pour découvrir, mais pour assister. Un devoir de présence face à ce qui allait s’effacer. Elle ne sait pas, et même avant elle n’aurait pas su dire d’où lui venait cette fidélité presque religieuse à l’impermanence. Probablement en raison de la façon dont sa mère disparut, sous un pan de littoral effondré sans avertissement. Depuis, elle courait vers ce qui tombait, comme si sa seule façon d’aimer un lieu était de le regarder disparaître.
Mais désormais, c’est la mémoire qui se dérobe. Alors elle écrit avant la disparition totale des souvenirs. Une odeur de diesel mouillé la ramène à trois pays à la fois, et elle ne sait plus lequel est le vrai, alors elle écrit les trois versions à la suite, sans trancher. Elle a beaucoup raconté ces voyages dans des trains, des voitures, des avions, et les récits se sont polis avec le temps, enrichis d’un détail ici, amputés d’un doute là, jusqu’à devenir plus nets que la réalité ne l’a jamais été. Elle ne sait plus, à présent, si elle se souvient des voyages ou si elle en a fait de belles histoires.
(tu descends du train, il fait nuit, tu ne sais plus dans quelle gare tu es.)
Elle écrit ainsi, parfois, quand le souvenir est trop flou pour qu’elle ose encore dire je. Elle laisse les phrases s’interrompre. Elle laisse les dates se corriger entre parenthèses, sans effacer la première, elle note la seconde, elle n’est pas certaine que c’est la bonne non plus. Elle laisse voir les ratures.
Ce livre est un inventaire du monde qui s’efface. C’est le livre de son voyage ici-bas avant qu’il ne s’efface. Elle le sait, elle l’a voulu ainsi. Ce qu’elle découvre seulement maintenant, en l’écrivant, c’est qu’à force de courir vers ce qui disparaissait, elle a fini par ne plus habiter nulle part elle-même. Cet inventaire des lieux perdus est peut-être, avant tout, celui d’une absence, la sienne.

4/ Parler de soi. Sais pas faire…
… Le fais mal. Je ne parviens pas à tenir un journal d’écriture. À un moment ou à un autre ça dévie toujours vers un carnet du n’importe quoi.

Extrait Joséphine en cours d’écriture

« Il lisait son acte de naissance intégral, Elias Dubois, né le 29 août 1970 à Paris, XIVe arrondissement. Il avait lu ces lignes des dizaines de fois, sur l’acte de naissance simplifié, à l’occasion d’un passeport, d’une inscription universitaire, d’un mariage. Des mots administratifs, neutres, sans poids particulier.
Sur l’acte intégral, il y avait une mention marginale, Adoption plénière prononcée par jugement du Tribunal de grande instance de Paris en date du 25 février 1971. Transcrit le 3 mars 1971. Pendant cinq mois, il avait existé sous un autre nom, ou avec trois prénoms qu’il ne connaissait pas encore (c’est l’usage lors d’une naissance sous X, on donne trois prénoms à l’enfant, le dernier sert de nom de famille s’il n’y a pas d’adoption), il avait existé dans un autre état civil, avec une autre vie possible. Cinq mois, et Elias Dubois était né. Il regardait ces lignes comme on regarde quelque chose qu’on ne croit pas tout à fait réel, ou comme une pièce qu’on verse au dossier d’un autre, un document que l’on verse au dossier d’une autre vie, sauf que dans le cas présent, ce dossier était le sien.
Elias prit son stylo et remplissait le questionnaire avec la méthode qu’il appliquait aux conclusions d’appel, case par case, sans s’arrêter. Nom. Prénom. Date de naissance. Commune. Il avait coché oui à la question Avez-vous été adopté(e) ? Il avait renseigné la date du jugement. Il avait laissé en blanc les cases Nom de la mère de naissance et Nom du père de naissance. Il n’avait pas coché Je ne sais pas. Il avait laissé un blanc. Il avait eu envie de noter Je les cherche.
Quand il eut fini, il était resté un moment devant l’écran qui s’était mis en veille. Il pouvait voir le reflet de son torse, sa veste de costume sombre, et la chemise qu’il portait sans cravate. Parfois le matin, depuis qu’il savait, il s’arrêtait, il cherchait sur son visage quelque chose comme une réponse, une ressemblance, un indice, n’importe quoi. Il ne trouvait rien et à la fin il ne savait plus ce qu’il cherchait. Il glissa le questionnaire dans l’enveloppe. Il écrit l’adresse du Cnaop1 d’un geste ferme. »

5 | N’écrire que la moitié de ce qu’on voulait écrire | Frontières d’écriture
Écrire, c’est toujours choisir ce que l’on tait. Aucun texte, si intense soit-il, n’épuise l’expérience qu’il tente de transmettre. Il en reste toujours quelque chose qui échappe à la phrase, qui déborde le mot ou qui se refuse à la main. Cette insuffisance n’est pas un accident de l’écriture. Elle en est peut-être la condition même. On n’écrit jamais tout, et le savoir change la manière d’écrire ce qu’on écrit.
Les frontières ne sont pas toutes de la même nature.
Il y a celles que l’on choisit par la pudeur, pour se protéger ou protéger les autres ; l’ellipse littéraire, qui fait confiance au lecteur pour combler le blanc ; le silence comme forme, quand dire moins dit davantage. Ces frontières-là sont des outils. Elles appartiennent au métier, et un·e écrivain e expérimenté e apprend à les manier plutôt qu’à les subir.
Il y a celles qu’on subit, l’empêchement, la peur, la fatigue, l’autocensure qui s’ignore elle-même. Ces limites ne sont pas choisies, mais découvertes, souvent après coup, quand on relit le texte et que l’on perçoit l’évitement sans même s’en rendre compte sur le moment. La frontière, alors, n’est pas un mur que l’on voit venir. C’est un manque qu’on repère seulement en creux, une fois le texte fini.
Et il y a celles, enfin, qui ne sont pas de l’ordre du « je ne veux pas » ni du « je ne peux pas », mais du « ça ne se laisse pas dire ». L’expérience excède le langage, la douleur qui n’a pas de syntaxe, l’événement dont l’intensité résiste à toute mise en mots, quelle que soit la durée ou la densité du texte qu’on lui consacre.
Si l’écrivain e a pour tâche de dire le monde, alors ce qu’il ou elle n’écrit pas risque de s’effacer des esprits, de disparaître en silence. Lourde responsabilité, presque disproportionnée. Peut-on écrire que chaque frontière personnelle devient, à l’échelle collective, un trou dans la mémoire du monde. Ce que je ne raconte pas de ma propre expérience, quelqu’un d’autre ne le lira nulle part, et cette chose, cet événement, cette émotion, cette nuance du réel perd une chance d’exister ailleurs que dans mon silence.
Mais il y a aussi un risque inverse, celui de vouloir tout dire, forcer chaque frontière, au nom d’une transparence absolue, et produire alors un texte qui ment autrement, par excès, en prétendant à une exhaustivité impossible. Tout écrire n’existe pas. Ce serait confondre l’écriture avec l’expérience elle-même, alors qu’elle n’en est, au mieux, qu’une traduction partielle et déjà trahie.
On peut écrire avec les frontières, plutôt que contre elles.
Peut-être que la question n’est pas d’abolir les limites de l’auteur, mais de les rendre visibles, de les intégrer au texte plutôt que de les cacher. Une phrase incomplète peut dire plus qu’une phrase achevée si l’inachèvement lui-même est signifiant. Un blanc typographique peut porter le poids de ce qu’on n’ose pas nommer. La rature laissée visible, plutôt qu’effacée, devient un aveu de méthode, voici jusqu’où je suis allée, et voici où je me suis arrêtée.

Écrire la moitié de ce qu’on voulait écrire n’est pas nécessairement un échec. C’est parfois la forme la plus honnête que puisse prendre un texte.

1Conseil national pour l’accès aux origines personnelles

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