#chroniques #06 | manger du foin

1 – Du monde

Une force que la joie soutient, protège

Merveilleuse dépendance

Cette force qui parfois, affaiblie, s’évanouit

Puis renaît de ses cendres

Comme portée vers moi

Comme ressuscitée pour moi, seule

2 – Du réel

Bête à manger du foin.. c’est de ce gourmand qu’on parle. Il est bête et gourmand, alors il mange, ‘à s’en faire crever la panse, à s’en faire péter la sous-ventrière’. Manger, c’est son credo, il vit pour et par ça. Il mange, il cuisine… Pas si bête en cuisine, finalement. Qu’est-ce qu’on mange aujourd’hui ?

4 – De soi-même, d’écrire

Ce serait un restaurant un peu retranché dans la montagne. La confirmation de réservation stipule qu’on doit venir vêtu ‘classique chic’. Difficile de décider en regardant la garde robe ce qui est ‘classique chic’. On opte pour des choses neutres et on attend de voir les autres.

La salle est vaste et aérée. On a vue sur les prés et les vaches, le ciel est d’orage. Les convives sont répartis sur des tables amplement séparées les unes des autres et les conversations ne réussissent pas à créer un brouhaha, tant l’isolation phonique a été soignée.

Les autres tables sont occupées à notre arrivée humide. On secoue le parapluie et l’ajoute à ceux qui sont déjà rassemblés dans un grand pot élégant. Le classique chic humidifié par les grosses gouttes qui tombent dehors a perdu de sa superbe. Classique sans doute. Le chic est mouillé.

Première table : Grands-parents, homme plus jeune et fillette. Elle s’ennuie. La dame est élégante, robe à rayures et chaussures choisies. Le monsieur ne peut plus marcher autrement qu’en baskets, alors il porte des baskets : on lui a offert une paire de marque, très colorée, du rouge, du jaune, du fluo. Surprenant avec le reste de la tenue. L’homme plus jeune est vêtu comme pour une randonnée en montagne, il a oublié l’injonction. Pourtant la fillette, qui doit être sa fille, porte sa plus jolie robe rose, celle qui tourne, avec le volant de tulle qui dépasse le bas de l’ample jupe. Mais elle s’ennuie. Alors elle sort de table, y revient, va s’asseoir ailleurs, s’endort à demi dans un fauteuil. Éclat de voix du père qui finit par lui confier son téléphone portable. Enfin tranquille !

Deuxième table, plus loin : couple vieillissant, canne posée en travers du chemin, dangereux pour le service. On déplace aimablement. Madame est allée chez le coiffeur, a mis une robe à fleurs qu’elle possède sans doute depuis longtemps. Monsieur a oublié l’adjectif ‘chic’. Il est tout à fait classique, dans le genre qui n’a plus jamais l’occasion de s’habiller et n’a plus ce qu’il faut pour être ‘chic’. Les chaussures sont usées, le pantalon de velours est hors saison, la chemise date des années 80 au moins, grand col boutonné haut sous le cou. Ils ne parlent pas, ne se parlent pas. Ils attendent la suite du service sans même se regarder l’un l’autre. Ils semblent pourtant habitués à ce type de repas dans un restaurant, on se fait plaisir mais chacun pour soi.

Après eux, près d’une baie vitrée en partie masquée par les branches d’un grand cèdre, un groupe de trois, deux femmes et un homme, qui ont des choses à se dire. Ils ont fait des balades – ou en prévoient – sortent leurs cartes IGN de leur sac entre deux plats, discutent, tout en se donnant le temps de déguster ce qui se présente dans leurs assiettes. Si c’est la même chose que dans les nôtres, cela vaut la peine de se concentrer un peu pour apprécier la finesse des recettes.

Derrière nous, deux jeunes gens ont interprété le ‘classique chic’ à leur façon : oubliés les tongs et les shorts, elle porte des jolies sandales et une robe qui dénude ses jeunes épaules brunies au soleil et qui arborent la marque d’un décolleté différent, aux bretelles plus larges et au V profond . Son compagnon quant à lui a extrait du coffre de la voiture une paire de chaussures de ville, un pantalon en lin largement froissé et une chemise à l’imprimé joyeux. Ils sont la tache de couleurs de la salle, mènent une conversation intense et sans interruption. Ils ont plein de choses à se dire.

Encore deux autres tables occupées. C’est un jour calme mais de toute façon la salle n’a qu’une vingtaine de place, dont la disposition respecte l’intimité des convives.

Il y a un homme seul. Il rêve et mange. Pas d’interlocuteur, alors il rêve. Son regard va du cèdre dehors à sa gauche aux vaches dans le pré face à lui. À quoi pense-t-il ? Fait-il le point sur l’itinéraire de sa randonnée en cours (l’auberge-restaurant se trouve sur un sentier de grande randonnée prisé) ou bien sur sa vie, ce qu’elle fut et sera, ou bien encore plus prosaïquement sur la liste des choses qui l’attendent à son retour chez lui -travail, appartement, ….- ? Il est silencieux et souriant, répond monosyllabiquement au serveur, et reprend sa rêverie. Lui a suivi la consigne du ‘classique chic’, en tout cas, sa vision de la chose : une cravate mince en cuir sur un polo rose passé. Ça lui va bien.

Et puis patatras, animation soudaine : une serveuse débutante et maladroite a laissé tomber le plateau plein de couverts qu’elle emportait. Bruit de métal, conversations brutalement interrompues, comme par stupéfaction. La fillette en profite pour enfin s’exprimer, pousse un cri et se lance dans une pirouette qui fait gonfler sa jupe. On la réprimande mais c’est trop tard. Des sourires enfin partagés, des regards qui vont plus loin que la table qu’on occupe ; la bienveillance est de mise. On fait comme si on découvrait soudain qu’il y a d’autres gens qui mangent la même chose tout autour de soi.

On reviendra, c’était bon.

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