#Chroniques 07# / « Mélodie irlandaise »

1. OUI

A tout ce qui éloigne du non-sens, de l’absurde cruel, mille et mille fois tragique, je dis oui

Je dis oui à la mort des tyrans, rouleaux-compresseurs du monde et de nos âmes

Je dis seulement oui, à la danse, à la transe, à la chance.

2. LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL.

Supposons que des pirates masqués en gens ordinaires aient été embauchés par des monstres cupides et cyniques pour mettre à mal, sur toute la planète, la communication entre les êtres humains, ce qui est vrai. Supposons que la totalité des stocks mondiaux de chargeurs ait été dérobée en douce par ces mêmes pirates, ce qui est vrai. Supposons que nous assistions tous, les uns les autres, à quelques heures d’intervalle, aux dernières secondes de vie de nos portables, ce qui est vrai. Supposons que ces derniers instants soient absolument déchirants car ils signent la fin d’une quantité inimaginable d’échanges à distance, ce qui est on ne peut plus vrai. Supposons que tous les amoureux pleurent à chaudes larmes à l’idée de ne plus entendre la voix de leur bien-aimé(e) avant longtemps, ce qui est terriblement vrai. Supposons que, dans la rue, aux terrasses des cafés, dans les bus, les trains, et les métros, les gens commencent à redresser leur visage et à regarder leurs voisins et leurs voisines, ce qui serait certainement vrai. Supposons que leurs regards, animés du vif désir d’échanger, de faire connaissance, de se raconter et de découvrir, se croisent à nouveau, dans la fraîcheur du matin, comme dans la pénombre du soir, ce qui est vrai. Supposons que j’aie saisi le regard d’un homme et d’une femme à la seconde précise où ils sont tombés en amour, ce qui est vrai. Imaginez la suite, vraie ou pas vraie.

3. ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR

Si je repense à Cork, je revois instantanément l’intérieur du H.I.B Bar, après que j’ai poussé la porte pour rejoindre Jens, par une après-midi de février. L’impression immédiate, et inédite, d’entrer dans un film. Ici, on n’écoute que de la musique classique, et presque exclusivement Beethoven. Dans la cheminée, côté gauche, crépite un bon feu qui fait oublier l’humidité pénétrante de l’extérieur, juste à côté quelques clients échangent paisiblement, assis à l’une des petites tables rondes ; côté droit deux ou trois silhouettes, accoudées au bar, écoutent les habituels sarcasmes de Michaël, le vieux patron mélomane, on dirait des figurants, tant la composition confère à la scène une dimension parfaite. Jens est là, presque au centre de la pièce, il lit tranquillement un journal posé devant lui sur la table.

Lors de mes premières errances dans le centre-ville, je suis plus qu’étonnée par ce qui m’apparaît comme un formidable et incroyable désordre des choses (objets, produits, articles) à l’intérieur des commerces. Trier, ranger, faire des piles de format géométrique ne semble pas être une exigence systématique ici. On dirait ma chambre ! Le coffee-shop en est le prolongement, c’est le salon mais à l’extérieur : on peut s’y sentir à l’aise, boire autant de mug de café ou de thé qu’on veut, et profiter d’un excellent irish breakfast, red beans, sausages, fried eggs and bread : I love it ! Le tout pour une somme modique, le luxe pour une étudiante fauchée ! Le coffee-shop devient vite un refuge pour grignoter, méditer, noircir des carnets.

La tapisserie à grosses fleurs ultra désuète des maisons, et même du cabinet médical où j’ai dû me rendre à cause d’une angine qui ne passait pas. Les patients qui attendent leur tour, dans la salle d’attente, semblent atteints d’un problème très grave, l’un porte des protubérances étranges sur une partie du corps, un autre est très pâle, respire difficilement, et semble vraiment mal en point. Je me sens gênée d’attendre pour une consultation. On ne va pas chez le médecin pour trois fois rien enfin !

A la nuit tombée, été comme hiver, on croise des adolescentes vêtues de deux petites pièces de tissu, une en haut l’autre en-bas, totalement ivres, riant et criant sur le trottoir. Dès la fin du travail arrivée, on se réunit à nouveau, mais au pub, pour enchaîner les pintes. Je n’ai jamais compris comment l’étudiante marseillaise, Mélanie, une fille au gabarit de fillette de douze ans, pouvait boire autant de pintes sans bafouiller ni tomber. Moi, après une pinte, le chemin du retour m’apprend ce que signifie « être raide », et je m’écroule sur mon lit sans même enlever ma parka. A la Saint-Patrick, Doctor Kravis, haute figure du département des Lettres, ne m’avait-elle pas dit, avec sa belle voix grave, mais résignée : « The town is going to be a river of beer ».

Certains matins l’odeur si particulière de la tourbe envahit l’air ; le soir, les relents de friture en provenance des fish and ships et autres fournisseurs de hamburger de toutes sortes chargent l’air d’une odeur si puissante qu’elle peut en devenir écœurante, ou carrément donner envie de dévorer des tonnes de frites.

Et puis il y a cette pluie d’été, imprévisible, au cours de la promenade au bord de la Blackwater. Au début elle est légère et rafraîchissante, on pourrait presque la prendre pour une bonne surprise, puis elle s’intensifie doucement, doucement, puis tellement, tellement, qu’en quelques secondes elle nous douche de la tête aux pieds. On rit, on rit de se voir aussi trempés.

Comme j’ai adoré ces ciels changeants, où le ciel le plus sombre n’est pas une fatalité – on l’apprend vite – mais peut toujours évoluer vers son exact opposé, faire subitement l’offrande d’un soleil éclatant.

En voiture, j’avance en pleine campagne en écoutant « la Truite », suis justement d’une humeur sautillante. Un panneau indique un lac, allez je grimpe, ça serpente, ça serpente…j’arrive tout en haut, je sors de voiture. L’œil marine d’un géant m’attendait, il est si envoûtant que je m’assois dans l’herbe grasse pour le contempler, le contempler un long moment, vivante, heureuse.

Au fond du pub, par cette nuit d’hiver, il y a ce beau vieillard aux cheveux blancs. La pinte dans la main, il n’est pas seulement là, il rayonne de toutes ses prunelles bleues et de ses bonnes joues roses. Il exhale une telle impression de santé qu’on pourrait le croire éternel.

4. Supposons l’erroné

Supposons que je sois toujours, systématiquement, et quelles que soient les circonstances, d’une humeur égale, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que j’ose toujours aller vers l’ inconnu, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que je continue de vivre comme si je préparais un diplôme archi-indispensable, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que j’éprouve un incomparable plaisir dans la sédentarité la plus stricte, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que je devienne une rabat-joie que tout le monde évite, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que je construise un projet qui me permette d’éprouver un tel sentiment de réalisation – de – soi que je me mets à regarder les autres de haut, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que je développe des sentiments puissants pour mes voisins, ce qui n’est pas vrai.

Supposons que je change tellement ma façon de penser, de voir, et de sentir, que mes relations les plus difficiles deviennent fluides, sereines, et nourrissantes, ce qui n’est malheureusement pas vrai.

5. La cantonade

Ce que je pourrais dire mais…non

Ce qui me vaut des reproches

Ce que je voudrais dire mais sans oser le faire

Ce que j’ose avouer et n’est pas toujours ce que je veux

Ce que je veux, qu’est-ce que j’en sais ?

Ce qu’on m’a dit, et qu’il aurait mieux valu ne pas entendre

Ce qu’on croit avoir compris sans savoir qu’on se trompe encore

Ce que j’imagine des autres, ce qu’ils sont

Ce qui vaut la peine, ce qui blesse sans le valoir

Ce qui m’obsède trop souvent, ce qui m’échappe sans cesse

Ce qui m’empêche d’être quoi ?

Ce qui me ferait plaisir,

ce qui me tue

Laisser un commentaire