1-Dire encore oui au monde.
2- Supposons que mon ordinateur bloqué lance une alarme ultra-bruyante en me demandant d’appeler un technicien à l’autre bout du monde, ce qui est vrai.
Supposons que ce technicien m’insulte parce que je ne veux pas suivre ses conseils, ce qui est vrai.
Supposons que Fellini, après un long voyage, continue d’entendre des bruits métalliques au bout du fil quand il décroche, ce qui est vrai.
Supposons que l’IA réponde à mes questions, ce qui est vrai.
Supposons que Fellini fasse des spots publicitaires, ce qui est vrai.
Supposons que des livres de science-fiction soient écrits en collaboration avec l’IA, ce qui est vrai.
Supposons que je voie un film de Fellini et que j’en rêve après, ce qui est vrai.
Supposons que j’écrive sur des films d’après des livres et que je me demande si ce n’ est pas la réalité , ce qui est vrai.
Supposons que Fellini fasse le dessin fidèle d’un tableau de Picasso sans l’avoir vu des années après, ce qui est vrai.
3- Et pourtant à Marseille, il y avait eu cette odeur si reconnaissable du sable mouillé mêlé à l’eau de mer jusqu’à ne devenir qu’une odeur presque fixe.
Une odeur et un état collés à l’enfance et au lent déroulé des jours dans une espèce de confiance, de bienheureuse sérénité. Enfant, Il ne pouvait rien m’arriver alors que dans mon esprit n’avait même pas surgi cette inquiétude de quelque chose de mauvais pouvant arriver. L’absence de l’inquiétude. Une vision iodée et chimique qui chaque fois m’avait pris le corps et l’esprit tout entiers. Et qui ressucitait le temps d’un éclair dès que l’occasion s’en représentait. Cette odeur avait donc résisté.
Sous le franc soleil tapant perpendiculaire à la pierre blanche si calcaire le paysage alentour m’était souvent apparu tel un obstacle, un cri sourd. Un obstacle au plein profit de ce paysage. Un temps, la nudité du soleil sur les roches, les campagnes et les routes avait fait barrière à une respiration ample comme un mur de fougères asfixiant les fondements d’une maison. En fait, je n’avais jamais aimé ces murs revêtus cachant la pierre. Dans mon rêve, tu n’étais, je crois, jamais apparu sous un plein soleil alors qu’en d’autres jours ayant trouvé leur triste paroxysme dans celui de la dispersion de tes cendres (ce jour avait-il bien été réel?), tu avais brillé. Au creux de cette mer si complice sous le soleil qui avait cuit les visages et les peaux à tel point que l’on pouvait se demander si le disque d’un jaune franc ne se jouait pas de notre douleur, tu avais réussi pourtant, avec lui et le langage (maintenant), à illuminer le paysage dans une clarté unifiante s’étant confondu au fil tremblant de l’horizon. Il n’y avait plus eu entre le soleil, toi, moi et le paysage aucun obstacle (non sans cruauté ce jour-là); ces précieuses fois où tu avais allumé des feux, cuisiné, joué à l’adversaire-batailleur et souri dans une sorte de présence ronde.
La lente transfiguration au travail des années et du langage après le silence cramoisi et transi de la perte. Ne fallait-il pas aussi en avoir honte ? Comme d’un lait aigre, trop caillé. L’écriture sur la page qui pourtant voulait se manifester. Ce que l ‘écriture recelait de transformateur de l’expérience, de son retournement, à l’image d’un revers de tissu d’une couleur et d’une trame diamétralement opposées à son endroit ou d’un fil de laine non plus brute mais cardée. Si métaphore voulait dire transport en grec, dans l’écriture, nous avions finalement continué à nous déplacer. Comme sur l’eau, alors si muette.
A Marseille, près du port des parfums de cuisine excacerbés où les soupions à la sauce tomate voisinaient avec les soupes au pistou, les purées d’olives et d’aïl et les biscuits à la fleur d’oranger (maintenant il existait même une boisson appelée la navette marseillaise inspirée de ces célèbres biscuits faisant ressortir sous forme liquide à l’aide d’un lait végétal tous les arômes de la pâte compacte avec l’ajout d’une purée de dattes ! ; il existait ce bar qui le servait dans le 6ième arorndissement de la ville en haut des escaliers se taillant en contre-bas un passage à travers le centre. Comme une façon d’avoir fait revivre un souvenir mais d’une autre manière. Je me demandais ce qu’aurait pu être une boisson à la madeleine ! Je me demandais ce qu’aurait pu être le film de ta vie des années après).
Aux abords des plages le crissement des sandales sur le sable mouillé que l’on semblait même sentir sous la dent. Si enveloppant.
Les corps légers et souples aux abords des plages, ce qu’ils avaient pu être inaccessibles certains jours.
Près des plages et des pinèdes, ce temps si dilaté qui ne s’était pas langui des rythmes chronométrés du quotidien.
A Marseille, les sourires, même si on avait pu ressentir la jalousie derrière eux, parfois.
Ces lieux de films selon les quartiers, des quartiers de vie à les avoir regarder plusieurs fois.
Marseille comme Rome n’avaient pas demandé notre affection en retour. Elles avaient étalé leurs jeux et nous avaient regardés impassibles prendre les paris.
J’avais souvent vu la rade de la ville, très belle, tel un fossile de coquillage ouvert en deux abritant de fins batonnets blancs parsemés de filaments colorés qui auraient été encore parcourus par l’eau de mer.
4- Extrait du projet d’écriture en cours
Je revoyais tous les feux allumés de ses mains assurées chez nous dans notre cheminée ou en extérieur lors des réunions familiales ou des pique-niques gouters de fin de semaine en terrain sauvage. Il y avait ses gestes répétés ses objets les bouts de bois très secs les feuilles de journal froissé le briquet le tisonnier le soufflet et puis l’odeur l’hypnose les silences en mouvements circulaires des bras des mains au feu et du feu au corps sans parler.
Les regards tendus vers les flammes prenaient ces reflets bleu orangé qui dès les premiers bruits éclatés du bois qui se tordait sous le poids du petit incendie dessinaient comme de longs et moins longs discours tout intérieurs et modelés en des fresques légères parallèles.
L’odeur l’hypnose les silences en mouvements circulaires des bras des poignets des mains au feu et du feu au corps tout entier sans parler sans ne rien voir d’autre sans rien d’autre dans le sang qu’une matière incandescente privée de tout énoncé d’où partir vers lequel revenir.
Les longues heures passées à fixer le feu en prendre soin prendre soin des braises pour cuire les aliments les chairs des viandes des poissons des légumes dans des nuées poussières de points gris blancs et rouges clignotants tels de micros-phares de voitures sur des routes inventées dans un brouillard aéré d’écailles nourries et légères.
5-Ce qui subsiste et résiste aux années.
Ce qui nous relie dans nos travesées de lieux à tous ces autres que nous ne connaitrons jamais.
Ce que nous avons oublié d’un lieu alors qu’un proche semble s’en étonner.
Ce que nous n’arrivons pas toujours à dire verbalement et à raconter d’une image. Ce que nous ne voulons pas raconter.
Ce qu’il est encore difficile de regarder en photo, ce qu’elle résussit à percer d’insoutenable dans le papier.