1 – dire « oui » au monde
Oui au monde mais pas seulement, oui à l’autre, celui qui, près de soi, regarde, écoute, partage.
2 – Le réel
Supposons qu’elle déclarait détester les messages, ce qui est vrai. Supposons néanmoins qu’elle tolérait de les lire, mais de temps à autre seulement. Ce qui est vrai. Supposons que cette intermittence lui ait été défavorable. Ce qui est vrai. Supposons qu’alors elle ait ainsi raté quelques rendez-vous. Ce qui est vrai. Supposons qu’ensuite, ces ratages aient pu entraîner fâcheries, voire ruptures. Ce qui est vrai. Supposons qu’en outre ce refus de lire soit apparu rédhibitoire à potentiel employeur ou éventuel amant. Ce qui est vrai. Supposons qu’elle ait donc dû procéder différemment. Ce qui est vrai. Supposons que pour finir, elle se soit résolue à répondre un jour à celui qui voulait la voir, qui voulait converser avec elle voire travailler avec elle. Ce qui pourrait être vrai. Mais… c’était trop tard. Ce que nous supposerions alors mènerait à un happy end non attendu. Ce qui est vrai. Et nous ne pourrions alors que supposer sa solitude, son désœuvrement, et qui sait, sa prostration.
3 – Avec Clara Lispector
Voir Venise et…. en dix étapes
Je suis allée plusieurs fois à Venise.
J’y suis même passée rapidement une fois en partance pour Calvi avec un navire qui se permettait de parcourir un des deux grands canaux : bâtiments somptueux presque réduits à la taille de maquette du haut du pont supérieur. Je me souviens de ma honte alors, de n’avoir pas su que cet énorme bateau allait brasser l’eau qui émiette les fondations des palais.
La première fois c’était Novembre. Je n’ai tout d’abord rien vu de Venise, tant le brouillard s’élevait dense de la lagune. J’ai adoré le brouillard de Venise.
À Venise en Novembre, il peut y avoir l’aqua alta : on marche sur d’étroites passerelles en planches qui vous élèvent au dessus de l’eau qui a débordé. Mais l’eau est partout.
À Venise en Novembre, on prépare la Toussaint. Des dames exhibent leurs manteaux de fourrure pour aller déposer des chrysanthèmes sur les tombes du cimetière qui couvre l’ensemble de l’île San Michele. On s’y rend en vaporetto ; un service spécial est mis en place, plus fréquent, mais pas plus rapide. Si le temps est mauvais, on arrive avec la nausée et du mal à tenir le pot de fleurs.
À Venise en Novembre, c’est l’automne, les arbres des quelques parcs perdent leurs feuilles qui sont soufflées dans les ruelles et sur les petits canaux. Feuillage flottant, mirage Ophélie.
À Venise en Novembre, les marchands de légumes et les fleuristes s’amarrent au quai du marché : on peut acheter des choux, des pommes de terres et des légumes presque inconnus. Les poissonniers vendent des cigales de mer, qui ressemblent à des grosses crevettes. Je n’avais jamais vu de cigales de mer. Et pourquoi les appelle-t-on ainsi, puisqu’il leur est impossible de chanter dans l’eau ?
À Venise en Novembre – cette première fois et malgré le brouillard – j’avais été subjuguée par le grand escalier qui plonge directement du hall de la gare ferroviaire dans le Grand Canal. Cinématographique.
À Venise en Novembre, je n’avais guère pris de photos. La surprise était que ce que j’avais imaginé de Venise existait, que la réalité confirmait le mythe. Comme plus tard New York et sa skyline.
À Venise en Novembre, on se déplace à pied et en bateau. On n’a pas de voiture, il n’y a pas de voitures ; on lève le bras à l’arrêt de la ligne C ( ou A ou B ou…) et c’est une embarcation bondée qui s’arrête à quai, ambiance italienne et bruyante garantie.
À Venise en Novembre, on n’a pas froid. Pas vraiment.
4 – Supposons l’erroné
Alors supposons que j’aie décidé de rester à Venise. Ce qui n’est pas vrai. Mais si ça l’était, il serait impossible de supposer que je sois devenue vénitienne. Car il est manifeste, supposerions-nous, qu’on ne peut pas devenir vénitien. On ne peut que l’être. Ce qui est certainement vrai. Oui.
Supposons que ces voyages entrepris jadis, je les aie interrompus par conscience écologique, par calcul d’une ’empreinte carbone’ dont la majorité des gens se fiche complètement. Ce qui n’est pas tout à fait vrai. Eh non…
Supposons que je suis une grande voyageuse, qu’Alexandra David Neel peut aller se rhabiller… ce qui n’est pas vrai. Alexandra reste la grande voyageuse et moi la passagère du train seconde classe, seconde classe dans le train, seconde classe dans le choix des voyages, seconde classe dans l’arrêt des voyages.
Supposons aussi qu’un jour, je pourrai repartir, recommencer à découvrir, inviter à voir avec moi. Ce qui n’est plus vrai.
Supposons que ce qui manquerait alors ce serait un/e partenaire, un/e avec qui partager, découvrir, s’émerveiller. Mais ça, ça pourrait être vrai.Oui, ça pourrait.
Supposons que mes jambes me portent encore loin, plus haut, plus beau. Ce qui n’est pas vrai. Mes jambes ne me porteront pas plus loin, plus haut.
Supposons que ma plume, mon clavier, mes cahiers, mes carnets puissent alors suppléer à mon immobilisme forcé… ce que je voudrais vrai.
5 – Ce qui
Ce qui derrière la fenêtre vibre de vie.
Ce que l’orage a apporté.
Ce qui demain sera encore plus beau, plus vert.
Ce qui fait qu’on regarde, yeux en alerte.
Ce qui fait qu’on entend l’oisillon qui appelle sa mère et la réponse de l’adulte, plus grave.
Ce que les saisons modifient en nous, nos corps, nos échanges
Ce que les saisons traduisent du temps
Ce que le temps impose
Ce qu’il advient des jours passés, disparus à jamais, pourtant vivaces
Ce qui est comme un droit à demeurer, un devoir à tenir
Ce qui reste l’idée d’un lieu où s’attarder, d’un temps à conserver
Ce qui se veut mémoire, ce qui se fait oubli
Ce qui reste, décline, s’étiole
Ce qui vit, résiste
Ce qui joie, ce qui l’autre.
Beaucoup aimé Venise en novembre. merci.