1 | DU MONDE
Je dis oui à la silhouette, assise sur le banc de pierre, fragile mais têtue malgré le fracas, adossée à toute la beauté du monde.
2 | SANS
Supposons que, dans ce paysage-là je fasse sans (sans batterie, sans chargeur, sans réseau, voire sans objet parce que oublié, volé, perdu, ou bien, tombé, devenu inutilisable), alors – pour peu que le dedans me laisse tranquille – le corps tout entier, la posture toute entière – tête, regard, mains, bras, dos, épaules -, dirait oui au monde qui l’entoure, s’absorberait totalement, poreux, dans le dehors, se déplierait face à lui dans un présent absolu – un présent qui serait à la fois de l’espace et du temps -, imbibé de lumière, d’odeurs, de chaleur, de pas et de souffles, sans que plus rien ne s’interpose entre le monde et moi, sans que je cherche à fixer ce paysage-là dans une mémoire artificielle sauvegardée elle-même dans un cloud, afin, peut-être, de le poster sur Insta ou encore un jour de l’exhumer pour le montrer, ce paysage-là, ou bien pour le souvenir et toute la nostalgie autour.
3 | CE PAYSAGE-LA…DIX FOIS
J’écris depuis mes notes, depuis les sensations du corps, les impressions du voyage et de la route, qui, je le sens bien, dans un autre paysage, un autre rapport au temps, se délitent, déjà…
Nichés au cœur de roches plissées et millénaires, devant les portes des maisons, des rideaux de lanières en plastique ou en tissu, et toutes les vies derrière, fragiles et têtues.
Imbiber la rétine la pupille la peau les narines du paysage traversé, comme s’infuse le thym fraichement cueilli dans la tasse du matin.
Dans les rues, sur les murs et les balcons, colère en noir et rouge contre les fermes-usines, sous l’œil de la Vierge du Rosaire.
Là-haut la fête bat son plein. En bas du village, en bord de champ et de route, un adolescent, très grand, tient la main de sa grand-mère, toute petite. Peu de temps avant, ils se sont assis sur une murette de pierre. Peut-être pour se reposer. Se sont longuement parlé, entièrement l’un à l’autre. Doucement. Et puis ils ont repris la route. Main dans la main. Et dans le soir tombant, j’ai regardé leurs deux silhouettes cheminer, attentives.
Tenter d’apprendre une langue uniquement à partir de tous les signes et mots croisés dans la ville. Noter. Tenir registre.
Ce paysage-là, trop grand pour le regard, pour notre présence, et le corps voudrait se faire roche, ou bien terre, ou bien arbre, arbuste, source, grain de terre de pierre de blé, jaune, blanc, vert dense, ocre, lumière, poussières, pour l’habiter totalement.
Entrer comme par effraction dans une fête de village. Être spectatrice de vies qui ne sont pas les siennes dans des espaces où se tissent des liens à la fois inconnus et pourtant tellement familiers. Les enfants courent et jouent. Parfois un regard accroche ma présence, y perçoit quelque chose qui échappe. Une aspérité.
Sous le pied la pierre et la terre mêlées qui roulent et s’effritent en poussières de thym.
Village minéral qu’on dirait creusé dans la roche même qui l’a vu naître. Ocre.
Dans la nuit, piste calcaire et voie lactée.
4 | Carnet nomade
Supposons que le dedans ne l’emporte pas sur le dehors, ce qui n’est pas vrai. Supposons que ton écriture devienne roche, arbre, pierre, poussière, torrent de montagne, mousse de la forêt, pin noir en bord de falaise, ce qui n’est pas vrai. Supposons que tu parviennes à te défaire de toutes les pelures de mère, de père, d’aïeules et d’aïeux, ce qui n’est pas vrai. Supposons que j’arrête de lire et d’écrire et d’aimer, de chercher à être vivante, ce qui n’est pas vrai. Supposons que j’arrête d’avoir peur d’oublier, ce qui n’est pas vrai. Supposons que j’arrête d’avoir peur, ce qui n’est pas vrai.
J’écris un partie de cette chronique depuis ces espaces possibles de travail de la gare de Nantes dans le hall d’embarquement géant et totalement vitré qui surplombe les quais. Une espèce de bout de bibliothèque sans livre mais avec des tables, de quoi brancher l’ordi, le poser. Je profite de son calme matinal pour écrire. Je suis installée plein Est. J’assiste au lever du jour : ciel nuit d’encre en arrivant, et puis je lève la tête et le ciel a rosi, jauni, bleui dans un dégradé de couleurs du bas vers le haut. Et la ligne fuyante des quais devant moi. Des trains qui partent et arrivent. La gare quasi-déserte à mon arrivée, peu à peu, se remplit de pas et de voix, grossit, s’épaissit. Voilà quinze jours que je lis un peu et voyage beaucoup, et que je n’ai pas écrit, laissant sur le bord deux chroniques. Dans mon dos, les pas et les voix plus intenses, un train vient d’arriver. Des silhouettes plus nombreuses dans le reflet des grandes baies vitrées, qui marchent à pas plus ou moins pressés. Des gens en correspondances. Les signaux sonores de la validation des tickets à l’embarquement. C’est à Nantes, il y a bien longtemps, que je me suis absorbée dans le dedans des études et des bibliothèques et de ma chambre d’étudiante pour me trouver et me perdre dans les livres et les cours, jusqu’à oublier pendant trois ans, que j’avais un corps, qu’un monde vibrait autour de moi. C’était ma radicalité à moi. Dans le ciel, les avions laissent des traînées roses et dans la gare, quelqu’un joue du piano. Dans mon voyage, j’ai notamment lu Les Habitantes de Pauline Peyrade. J’ai notamment aimé cette façon dont l’écriture absorbait le monde, le vivant, la chair des paysages et des êtres qui le peuple. J’aime cette façon dont l’écriture habite le monde.
4 | Ce qui, ce que…
Ce que ce paysage-là modifie en moi – inflexions, courbures, aspérités, mises en reliefs, mouvements, questionnements, désirs -.
Ce qui fait cohabiter l’étrange et le familier.
Ce que la route et le voyage engagent de rencontres. Humaines. Animales. Minérales. Végétales. Et comment tout ça fait lien.
Ce que le silence émeut en soi.
Ce que la contemplation du ciel étoilé génère de vertiges.
