1 | DU MONDE
je dis oui à l’aube seulement, en me taisant
2 | LE RÉEL, LE RÉEL, ENCORE LE RÉEL
Supposons que marchant dans la forêt je n’ai pas de réseau, et que sentant une présence derrière moi je feins d’avoir une conversation au téléphone ce qui est vrai; supposons que cette conversation porte sur les trous noirs, supposons que la question des trous noirs ou le seul fait de feindre de parler au téléphone me permet d’échapper au pire ce jour-là ce qui est vrai
Supposons que j’oublie mon téléphone sur la table ce qui est vrai ; supposons qu’elle entre juste après moi et que mon téléphone sonne ce qui est vrai; supposons qu’elle me crie par la fenêtre: Tu as oublié ton téléphone, il vient de sonner, c’est peut-être urgent ; supposons que je remonte en courant et qu’elle me tend mon téléphone et que sa bouche tremble d’une étrange façon ce qui est vrai
Supposons que je conduis sur une petite route longeant la Loire et que mon téléphone posé sur le siège passager sonne, ce qui est vrai; supposons que je me déporte sur le bas côté pour me garer et décrocher ce qui est vrai; supposons qu’il dit quelque chose que je ne comprends pas sur le champ; supposons qu’il répète ce qu’il vient de dire et que je hurle plus fort que ce dont je peux me souvenir à présent ce qui est vrai
Supposons que je confonds ton téléphone avec le mien ce qui est vrai ; supposons que je pars avec ton téléphone et qu’il sonne ce qui est vrai; supposons qu’on me prend pour toi et que je décide de rester toi ce qui est vrai; supposons que tu fais la même chose de ton côté; supposons que je t’appelle sur mon téléphone et qu’étant toi je me parle comme à moi même ce qui est vrai
Supposons que je prends mon téléphone pour un carnet ce qui est vrai, supposons que je lui dicte des notes en marchant ce qui est vrai ; supposons qu’une averse se déclenche et que l’eau noie mon téléphone ce qui est vrai; supposons que je perde toutes mes notes et que de rage je jette mon téléphone dans le ru inondé et qu’il dérive jusqu’à la mer ce qui n’est pas tout à fait vrai
Supposons que ce téléphone dérivant ait été repêché au large puis plongé dans une boite avec du riz; supposons qu’il ait remarché; supposons que tu aies trouvé mon numéro dans l’agenda de mon téléphone et que tu m’aies appelée, supposons que je t’aie dit oui
3 | ÉCRIRE AVEC CLARICE LISPECTOR
Maintenant seulement je sais combien j’ai aimé cette chambre à l’écart du port et son balcon à trois chaises projetées sur l’envers d’un monde
Ces voix délestées du sens et les appels des grands bateaux loin dans la fournaise
Maintenant je sais combien ça ne ressemblait à rien d’autre parce que j’y étais finalement seule
Ce balcon, ce vin âpre que je buvais dans deux verres en regardant à travers les fumées d’aération les astres comme une grande nécropole
Ce patio aux murs couverts de signes comme autant de tentative de laisser trace et le ronronnement du ventilateur qui faisait voler les pans d’affiches décollées
Marina, Josué, Pablo, Anne et Pierre, François, Lucia, Marie, Tom et Paul, Rebecca, Samuel, Ismael et John mettons, avec des coeurs
L’odeur de propre; les oui ou les yes à l’accueil ; les naí qui sonnaient comme non
Maintenant seulement je sais combien j’ai aimé marcher vers le port sur le bitume fracassé et brûlant
Cette chatte noire et blanche éborgnée que je caressais en passant
La majesté des grues et l’envol des oiseaux blancs
Cet homme niché dans le treillis de la tour qui semblerait dormir
Les navires béants et les couleurs de la foule au premier jour s’engouffrant
Cette table, la même, et de l’aube à l’écrasement du jour boire dans un verre de cantine des jus noirs
Jusqu’au moment d’embarquer t’écrire ces lettres qui ne partiraient pas
A rebours
Le garçon d'à côté, ce siège libre entre nous avec les pochons de nourriture ; ce sachet de chips qui se répand au premier trou d’air
L’appel de l’hôtesse, l’odeur de sa peau quand elle se penche pour me demander et que je réponds : je ne sais pas, je suppose, j’imagine
Les couloirs, le ciel blanc derrière les baies, le souvenir d’être allée regarder les engins volant avec mon père le dimanche mais c'était dans un autre aérogare
Le trajet en auto du nord vers le sud, le vide d'août, la lumière d'août à la périphérie, les fumées, les
tours de verres
La cave inondée et d'écoper avec une boite de lessive avant de monter dans la voiture qui m’emmènerait
L’été du jardin coté nord-est, l’enchantement de la lumière ; le sms, les quelques mots à l'écran pour ne pas dire
La nuit à repasser le fer sur des chiffons en regardant les trous
Le fondant du chocolat sous la cire des bougies d'anniversaire
Cette scène du côte de Bastille, le concert un peu raté
La femme qui passe entre les tables et dit des poèmes à l’oreille en échange d’une pièce
La robe noire prés du corps, la maigreur, la sienne ou la mienne
Le désordre du lit en contrejour de la fenêtre
L'écharpe verte qui pend
Le billet imprimé dans la valise ouverte
Le livre au chevet
4 | DE SOI MEME ET D’ECRIRE
Imaginons qu’il est cinq heures ce matin et que j’avance dans un jardin dans l’obscurité; je distingue l’ombre d’un figuier du moins je le sens, imaginons des paliers dans ce jardin et, pour chacun d’eux, des marches de pierre, imaginons ce pied abimé, cette raideur et ce boitement; imaginons mon tâtonnement en empruntant les marche, le chemin inégal, les frottements dans l’herbe et maintenant devant moi ce bureau où je vais entrer après avoir fait coulisser une porte de verre; imaginons sa résistance à être ouverte; imaginons à l’intérieur un tapis épars de poussières de feuilles; imaginons que je m’assois dans un fauteuil devant une table recouverte d’un drap; imaginons la lueur de l’écran de l’ordinateur qui s’allume; imaginons la nuée d’insectes que cette lueur réveille et il y a l’aboiement de ce chien du côté des hangars celui que j’aurais vu hier attaché à sa chaine trop courte ; je vois maintenant le reflet de mon visage en surimpression des mots de la page qui s’est ouverte à l’écran; imaginons maintenant le jour se précisant derrière un feuillage dense; l’aube embrasant le verre sali de la fenêtre devant moi, imaginons un silence habité; imaginons que je dis oui
5 | ÉCRIRE AVEC
Ce qu’une vache orange surgie dans un jardin au milieu des fleurs et des chaises réveille de l’inconscient des territoires
Ce qu’une voix inconnue chantant dans une autre langue enlève de notre résistance au jour qui vient
Ce qu’un ver vivant dans le bec d’une corneille dit de la probabilité de ne pas en réchapper
Ce qu’un ver luisant sous des étoiles grosses comme le poing ramène de l’enfance
Ce qu’une pierre suivant qu’elle est tombée ici où là rapporte du paysage
Ce qui revient à l’instant où j’ouvre mon téléphone pour prendre note
Ce que convoquant l’image d’un visage j’entends de son absence
Ce que cette seule phrase : c’est fini, recèle de possibles
Ce que la mastication du pain ne dit pas de son odeur
Ce qu’un serpent mort ne dit pas d’un serpent vivant
Ce qui de oui ou de non engage
Ce qui s’enfonce dans la terre
Ce qui creuse à rebours
Ce qui rejoint la mer
Ce qui s’abîme
Ce qui n’est

ce que l'image ne dit pas
ce qui de l'image ne peut être dit
ce qui ne reviendra pas avec l'image même agrandie
Ce qui ne disparaîtra pas avec elle qu'on l'ait ou non détruite
Merci Nathalie. Les élans de vos supposons et de vos imaginons donnent des ailes. Merci.
Je viens de terminer la vidéo de François Bon, je me tourne vers votre texte, vos fragments téléphoniques qui nous amènent vers ce « supposons que je t’ai dit oui » une belle ouverture pour notre imaginaire
« la vache orange qui surgit, et nous renvoie à des lectures enfantines, tellement poétique la suite du texte – merci pour ces textes qui m’invite à plonger dans l’écriture
J’aime le silence de l’aube. Je me demande si je ne préfère pas le texte à rebours dans ce qu’il ouvre de possibles tout comme Ce que cette seule phrase : c’est fini, recèle de possibles. Comme le ver luisant la vache orange ramène à l’enfance. Merci Nathalie.
( tenter cet exercice de remonter les images dans les deux sens,
pour nourrir un travail )
Merci Cécile
Cette valse de téléphone(s), rusée, terrifiante, tyrannique, à soi/l’autre.
Ces instants vécus sans le soupçon de ses rejaillissements au présent
Ce oui à l’aube, après l’aveuglément de la nuit, au delà de l’opacité de la vitre.
Ce qui naît dans ce qui n’est.
Ben, c’est beau.
Merci Yael pour ta lecture
les ce que ce qui sont d »une grande poésie… un poème tout entier
la pierre qui tombe
l’image d’un visage qui dit la présence
merci
Ugo, Caroline, Beatrice merci pour vos retours